En 1967, Jean Anouilh, tenant compte de la modernité et de l’influence du capitalisme néo-libéral avancé, reprenant la célèbre fable de notre bon La Fontaine — coulant de source — faisait de la Cigale une chanteuse, une danseuse, une entraîneuse ou une strip-teaseuse, hantant les « casinos » et les « boîtes ». En 2002, l’époque n’a guère gagné en finesse : les réalités économiques se sont faites plus radicales, la lutte pour la survie, plus âpre. Cette version est sans doute assez dans l’esprit de l’auteur des Contes, qui dut au reste les renier pour entrer à l’Académie.)
La fourmi ayant épargné
Tout l’hiver
Trouva ses comptes fort cossus
Lorsque l’été fut revenu.
Nonobstant,
À force de n’écouter que le Serpent
Monétaire au sein des paradis fiscaux,
Elle s’emmerdait tout de go.
Devant son écran « perso »
De sa start-up, dans son bureau
Au cinquantième étage-bis
Des micros Twin Towers de Paris-la-Défense,
Voulant se faire des vacances
Tout soudain, subito presto,
Tout en surfant sur internet
En remixant de vieux fichiers,
Elle tapa sans y penser
— Croyant bien faire — :
Www cigale hard hot line.love.fr ;
C’est ce qu’on appelle : « un acte manqué ».
En dessous affriolants,
Son ex-copine de collège,
La Cigale, qui, un an plus tôt,
Avait prétendu la taxer
De quelques cent vingt mille euros,…
Par le biais de sa web-cam
Libertinement disposée
Apparut alors sur l’écran
En CinémaScope, en 3 D.
La Fourmi, coincée, et d’un air pincé
Voulant se donner contenance,
Avec sa mine de papier faxé faisant bourrage
Dit simplement : « Salut, Cigale ! »
L’autre répondit : « Salut Gale !
Si c’est pour me faire tourner un autre clip pour Badoît,
Ma bonne, ou bien pour Salvetat,
Au prix du cachet accordé
Qui mérite l’aspro gratuit
Pour la conne qui veut signer,
Tu peux aller te brosser !…
Je vends plus mon cul au prix du poulet.
— Ce n’est pas l’objet, chère amie,
Connaissant vos récents ennuis…
De l’an dernier,
Je voulais simplement m’enquérir de votre santé… »
Rétorqua la Fourmi, foutrement, fichtrement scotchée.
— « De ma santé ? Je suis fort aise,
Ça va, ça va…
J’ai investi
Comme tu vois
Dans le silicone expansé… » dit la Cigale,
En refermant un peu son peignoir blanc-danone
En spontex bio-loréalisé
(Parce qu’elle le valait bien !)
— Merde ! Crotte, enfin !… —
« Et toi, ma belle,
Comment vont tes comptes en Suisse ?
Et tes actions Électrabel : pas encore ménopausées
Par le fisc belge et l’indexation du Nikey ?
Et tes actions Euro-Tunnel : sont-elles
En hausse, malgré tous ces réfugiés
Qui viennent se faire écraser
En s’accrochant sous les bogies,
Les carters, les amortisseurs,
De nos T.G.V. Euro-Star,
S’y glissant de nuit, sans un bruit,
Malgré les barbelés et les miradors de Coquelle ?
La bidoche d’immigré qui pollue sur des kilomètres,
Ce n’est pas bien propre quand même :
La Bourse ne doit pas aimer…
— Mais… et vous… vos comptes en cuisses ? »
Lance la Fourmi, subreptice,
Bien certaine de galéjer.
— « Ça va, ça va… » fait la Cigale
« Des crises de trésorerie
J’ai appris à me préserver,
Les traitant par dessus la jambe
Avec des jeunes ou des vieux,
Que je fais danser sur un pied
D’abord, et puis chanter ensuite.
Ma mère me l’a toujours dit :
« Ne t’assieds jamais sur ton patrimoine,
Ma fille ! car c’est de l’or qui dort ;
Il faut apprendre à se placer,
C’est ce qu’a dit Monsieur Pinay.
Quand on est jolie fille,
En tirant sur la bobinette,
Il suffit souvent de se faire mettre
…Un polichinell’ dans l’tiroir
Par un benêt super friqué qui vous épouse,
Et, divorcer,
Non sans savoir… non sans avoir…
Citoyenne, attendu de voir
— Miracle de la République ! —
Civiquement, neuf mois plus tard,
La chevillette des Allocations Familiales
Choir. »
Mais pour qui ne voudrait pas gonfler,
Garder la ligne,
Sa sveltesse fuca au bifidus-actif liposucé,
Il suffit de sauter plutôt
Sur un vieux cheval de retour,
Sur un vieux nabab avachi
Vous couchant sur son testament
Si vous couchez dans son lit,
Qu’on fait claquer d’un infarctus,
Chapeau pointu,
Oh !… Huit jours plus tard, tout au plus !
Turlututu !
Digue ! Digue dondaine au gué !
(…Bien fait !)
Des jeunes ou des vieux,
En jouant les corbeaux
Quand il faut
Avec les plus renards d’entre eux,
Je sais toujours avoir raison,
Faire mon beurre et mon fromage,
Où que je sois,
Quand je le veux.
Pas besoin d’autre tirelire
Et de s’épargner du plaisir.
Des PEPs, des PELs et des SICAVs,
Je me tamponn’ le coquillard !
Quant à l’indice du CAC-Quarante,
Je me le mets là :
Là,
où se pense
Toute ma personnalité…
Là dessus, Fourmi. Bye, ma poule !… Ciao !…
C’est pas tout ça.
Si tu rêves,… moi, j’ai du boulot. »
Elle lui spotte le site au blaire.
— Oh !!!…
À ces mots,
La Fourmi, quittant son bureau, hystérique,
Névrotiquement pulsionnée,
Descendit les cinquante étages
Sur la rampe de l’escalier,
Sans s’arrêter.
Dans la rue bondée,
Rejoignant la file des postulantes,
Pustulant pour le casting
de Star Académy 19 et de
Loft Story 28 :
Tintin !
Elle se fit jeter.
Après dépression foudroyante,
Cent vingt séances d’analyse
Chez un Psy néo-lacanien
non remboursées par la Sécu,
La Fourmi,
À trent’-cinq balais mal poussés
Et des poussières par devant,
Décida d’investir
Dans le silicone ;
Mais en vain.
Moralité : — Rien ne sert de pâtir,
Il faut courir à point.
[© Cloët, 2/III/2002]