{"id":456,"date":"2008-02-02T16:00:00","date_gmt":"2008-02-02T15:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/revuepolaire.com\/?p=456"},"modified":"2023-08-06T16:01:25","modified_gmt":"2023-08-06T14:01:25","slug":"franz-kafka-ou-le-non-ne-chapitre-6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2008\/02\/02\/franz-kafka-ou-le-non-ne-chapitre-6\/","title":{"rendered":"Franz Kafka ou le \u00ab\u00a0Non-n\u00e9\u00a0\u00bb, chapitre 6"},"content":{"rendered":"\n<p>Franz Kafka ou l\u2019Homme sans corps<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;L\u2019\u00c9PANCHEMENT DU SONGE DANS LA VIE R\u00c9ELLE&nbsp;\u00bb&nbsp;:<br><\/strong><br>Pour tenter de nommer les choses, de dire ou de nommer \u00ab&nbsp;la chose&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb1\">1<\/a>]&nbsp;\u00bb de l\u2019\u0153uvre, innommable et indicible \u00e0 la fois, continuons \u00e0 \u00ab\u00a0d\u00e9monter le transistor\u00a0\u00bb, ou, pour changer de m\u00e9taphore, \u00e0 reconstituer le puzzle du livre. Pour changer de m\u00e9taphore encore&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb2\">2<\/a>] \u2014 \u00e0 dire vrai, la langue \u00e9chappe, ici, et, c\u2019est logique&nbsp;: c\u2019est de Kafka dont il s\u2019agit \u2014 continuons \u00e0 tenter de \u00ab\u00a0silhouetter\u00a0\u00bb le livre, \u00e0 circonscrire son \u00ab\u00a0centre vide\u00a0\u00bb.<br>\u00c0 cet effet, la nouvelle pi\u00e8ce vers laquelle l\u2019intuition me guide est la marginalia intitul\u00e9e <strong>\u00ab&nbsp;La Maison&nbsp;\u00bb<\/strong>. Il appara\u00eet vraiment que ces marginalia, Kafka les a \u00e9cart\u00e9es pour leur aspect trop explicite&nbsp;: il s\u2019agissait pour lui \u00e0 terme avant tout d\u2019interroger le lecteur avec l\u2019ouvrage fini, de parvenir en somme \u00e0 \u00eatre au plus pr\u00e8s de l\u2019\u00e9nigme qui le rongeait, \u00e0 \u00eatre en v\u00e9rit\u00e9 le plus fid\u00e8le possible \u00e0 l\u2019interrogation d\u00e9l\u00e9t\u00e8re qui le minait, ceci afin de la communiquer comme on communique une maladie, cela \u00e0 seule fin sans doute de se sentir moins seul dans sa n\u00e9vrose et l\u2019angoisse sans cesse pr\u00e9sente \u00e0 c\u00f4t\u00e9, son ombre port\u00e9e.<br>Parce qu\u2019elles sont toutes plus explicites que le texte lui-m\u00eame, ces marginalia s\u2019av\u00e8rent d\u00e9terminantes, cardinales pour se faire une id\u00e9e du projet secret qui fut celui de Kafka dans <em>Le Proc\u00e8s<\/em>&nbsp;; seule la marge d\u00e9finit le contour, on le sait, permet de situer o\u00f9 la chose, o\u00f9 les choses de l\u2019\u0152uvre se passent, et, dans le contour, on trouve ce qu\u2019il y a plus explicite pour pouvoir d\u00e9finir le contenu r\u00e9el de l\u2019objet, son \u00ab\u00a0centre vide\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Premier constat&nbsp;: <strong>\u00ab&nbsp;La Maison&nbsp;\u00bb<\/strong> contient \u00e0 nouveau un r\u00e9cit de r\u00eave. Passant par la biographie de Kafka \u2014 telle qu\u2019elle est tent\u00e9e au jour le jour par Kafka lui-m\u00eame, par bribes, par fragments de moi ramass\u00e9s, par morceaux d\u2019un moi \u00e9pars, \u00e9clat\u00e9, dispers\u00e9 m\u00eame, tr\u00e8s semblable au corps d\u2019Osiris qui attend son Isis en vain afin d\u2019\u00eatre recompos\u00e9,&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb3\">3<\/a>] \u2014 on fera ce constat&nbsp;: constamment, dans le <em>Journal,<\/em> r\u00e9cits de r\u00eaves et r\u00e9cits de r\u00eaves \u00e9veill\u00e9s abondent, v\u00e9ritablement qui rel\u00e8vent de l\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9panchement du songe dans la vie r\u00e9elle&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb4\">4<\/a>]&nbsp;\u00bb&nbsp;; car il s\u2019agit bien de reprendre ici l\u2019expression si romantique de Nerval, l\u00e0 o\u00f9 il l\u2019a laiss\u00e9e dans l\u2019histoire de la litt\u00e9rature europ\u00e9enne, de l\u2019envisager en tant que propension, comme un h\u00e9ritage involontaire qui s\u2019ajouterait ici pour Kafka \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage n\u00e9vrotique familial&nbsp;; or, cet \u00ab&nbsp;\u00e9panchement du songe dans la vie&nbsp;\u00bb, ce d\u00e9cloisonnement de l\u2019esprit, cette porosit\u00e9 de l\u2019inconscient qui suinte dans le conscient ou s\u2019y d\u00e9verse par d\u00e9lires, par bouff\u00e9es, par vagues successives, bien s\u00fbr non contr\u00f4lables, non contr\u00f4l\u00e9s, c\u2019est la d\u00e9finition m\u00eame de la folie, si l\u2019on y veut bien songer.<br>Sans coup f\u00e9rir, il faut en tirer la conclusion qui s\u2019impose&nbsp;: Joseph K. \u2014 par cons\u00e9quent Franz K. avec la confusion constante qui s\u2019av\u00e8re de fait de mise \u2014 vit en perp\u00e9tuelle situation limite, \u00ab&nbsp;<em>border line<\/em>&nbsp;\u00bb en somme, comme on le dit en psychiatrie. Cette attitude mentale, ce fonctionnement mental quasi pathologique qui appara\u00eet \u00e7a et l\u00e0 dans l\u2019\u0153uvre et dans l\u2019\u0152uvre complet, on le voit d\u00e9crit pr\u00e9cis\u00e9ment dans \u00ab&nbsp;La Maison&nbsp;\u00bb, chapitre \u00e9cart\u00e9 du <em>Proc\u00e8s<\/em>&nbsp;; cette marginalia nous rappelle \u00e0 nouveau combien il importerait d\u2019entendre le titre de ce roman qu\u2019est <em>Le Proc\u00e8s<\/em>&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb5\">5<\/a>]<em>,<\/em> davantage comme <em>Le Processus<\/em>, traduction de l\u2019Allemand plus fid\u00e8le, laquelle a le m\u00e9rite de ne pas occulter cette id\u00e9e de temps en marche, de m\u00e9canisme mental en marche, de m\u00e9canisme de destruction, bien s\u00fbr&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb6\">6<\/a>]<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans <strong>\u00ab&nbsp;La Maison&nbsp;\u00bb<\/strong> Franz K. nous relate le fait que Joseph K. \u00e9prouve de plus en plus au fil de sa vie, au fil du r\u00e9cit, au fil de son <strong>\u00ab&nbsp;proc\u00e8s&nbsp;\u00bb<\/strong>, au fil de l\u2019avanc\u00e9e du <strong>\u00ab&nbsp;processus&nbsp;\u00bb<\/strong> qui le m\u00e8ne peu \u00e0 peu \u00e0 d\u00e9couvrir in\u00e9luctablement, irr\u00e9vocablement sa v\u00e9ritable personnalit\u00e9, sa v\u00e9ritable culpabilit\u00e9 et donc sa nature profonde, le besoin d\u2019une sieste quotidienne, un besoin quasi toxicomaniaque&nbsp;; il ne s\u2019agit pas d\u2019une sieste de plomb, non, mais d\u2019une sieste durant laquelle au contraire dans un demi-sommeil, une semi-conscience, il r\u00eave&nbsp;; et, c\u2019est bien cela qu\u2019il recherche&nbsp;: ce r\u00eave \u00e9veill\u00e9 ou quasi, cette pens\u00e9e qui flotte en surface, venue des profondeurs pourtant, et qui op\u00e8re en lui sans contr\u00f4le, suit les m\u00e9andres de ce qui l\u2019obs\u00e8de, de ce qui l\u2019enferme peut-\u00eatre, afin d\u2019en comprendre la forme, la nature et le sens&nbsp;; mais, peut-\u00eatre est-ce simplement l\u2019oubli et la transe qu\u2019il cherche, la fuite dans le r\u00eave&nbsp;; peut-\u00eatre les deux. Le sait-il&nbsp;? Besoin devenu vital, visc\u00e9ral, il n\u2019est pas raisonn\u00e9. K. \u00e9prouve donc bien en tous cas le besoin de \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9panchement du songe dans la vie r\u00e9elle&nbsp;\u00bb&nbsp;; il faut donc entendre, par voie de cons\u00e9quence, qu\u2019il \u00e9prouve donc bien le besoin, le besoin irr\u00e9pressible, d\u2019un retrait dans ce qu\u2019on appelle la folie&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb7\">7<\/a>], comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un refuge, d\u2019un belv\u00e9d\u00e8re ph\u00e9nom\u00e9nologique pour pr\u00e9tendre au regard ontologique sur soi.<br>C\u2019est l\u00e0 sans doute toucher \u00e0 l\u2019origine m\u00eame de la vocation litt\u00e9raire de Kafka. Ce besoin, on en trouverait l\u2019expression plus subtile encore dans ce fragment du <em>Journal<\/em> o\u00f9 Kafka \u2014 Franz K. \u2014 constate, constate avec une fausse stupeur, une stupeur feinte, au cours d\u2019un voyage, dans un h\u00f4tel o\u00f9 il est descendu, qu\u2019on l\u2019a inscrit au registre et sur le tableau sous le nom de Joseph K.&nbsp;; en v\u00e9rit\u00e9, il est plus que vraisemblable que ce ne soit que lui qui soit \u00e0 l\u2019origine du lapsus&nbsp;; par besoin de r\u00eave, par besoin d\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9panchement du songe dans la vie r\u00e9elle&nbsp;\u00bb, Franz Kafka est devenu purement et simplement Joseph K. m\u00eame dans la vie, m\u00eame dans les lieux publics symboles m\u00eame de la Cit\u00e9&nbsp;; Franz Kafka, oui, est devenu Joseph K. et, Joseph K. r\u00eave\u2026&nbsp;: et, ce fait qu\u2019il r\u00eave, \u00ab\u00a0c\u2019est le r\u00eave\u00a0\u00bb pour quelqu\u2019un comme lui, qui cherche \u00e0 fuir, par n\u2019importe quel moyen, la vie.<br>Ce besoin de la folie chez l\u2019artiste, chez les g\u00e9nies, n\u2019est en v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019assez ordinaire. Que l\u2019on songe \u00e0 Dali et \u00e0 sa tr\u00e8s g\u00e9niale \u00ab&nbsp;m\u00e9thode parano\u00efaque critique&nbsp;\u00bb. Cette r\u00e9alit\u00e9 de la folie de l\u2019artiste, cette confusion entre songe et vie r\u00e9elle, on la retrouverait chez Balzac \u00e9galement, lequel, mourant, appelle Bianchon, le m\u00e9decin de <em>La Com\u00e9die humaine,<\/em> un \u00eatre de papier, \u00e0 son chevet, un personnage enfant, n\u00e9 de soi, n\u00e9 de sa t\u00eate. Chez Louis Aragon, l\u2019inventeur romanesque du concept du \u00ab&nbsp;mentir vrai&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb8\">8<\/a>]&nbsp;\u00bb, on trouve le m\u00eame comportement&nbsp;: dans les derniers mois de la vie d\u2019Aragon, Pierre Seghers, revenant du c\u00e9l\u00e8bre domicile de la rue de Varenne o\u00f9 le grand lyrique finissait ses jours, me racontait qu\u2019Aragon parlait sans cesse de \u00ab&nbsp;ses enfants&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait devenu obsessionnel \u2014 \u00ab&nbsp;Et que vont devenir mes enfants&nbsp;?\u2026&nbsp;\u00bb demandait sans cesse Aragon, inquiet, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, perdu dans un r\u00eave \u00e9veill\u00e9 \u2014&nbsp;; \u00e0 Pierre Seghers qui ne comprenait pas ce qu\u2019Aragon voulait dire, je sugg\u00e9rais qu\u2019il devait s\u2019agir de ses livres. C\u2019est dans l\u2019ordre des choses&nbsp;: dans les vraies familles, un jour, les enfants prennent la succession des parents. C\u2019est dans l\u2019ordre des choses tel qu\u2019on le r\u00eave pour \u00e9chapper \u00e0 sa n\u00e9vrose. Jouer les p\u00e8res. Baudelaire y sacrifia aussi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon enfant, ma s\u0153ur, songe \u00e0 la douceur&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb9\">9<\/a>]&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Sois sage, \u00f4 ma Douleur et tiens-toi plus tranquille [\u2026]&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb10\">10<\/a>].&nbsp;\u00bb Jouer les p\u00e8res \u00e0 d\u00e9faut d\u2019avoir eu le courage ou le pouvoir de l\u2019\u00eatre dans la vie. Franz Kafka y sacrifia \u00e0 sa mani\u00e8re lui aussi, p\u00e8re de ses personnages comme Gr\u00e9goire Samsa dans <em>La M\u00e9tamorphose,<\/em> p\u00e8re de son personnage surtout&nbsp;: <strong>\u00ab&nbsp;Joseph K.&nbsp;\u00bb<\/strong> dans <em>Le Processus<\/em> ou de l\u2019arpenteur K., son homologue, son double, son jumeau dans <em>Le Ch\u00e2teau<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019\u00e9panchement du songe dans la vie r\u00e9elle&nbsp;\u00bb, vous dis-je. Rappelons la marginalia&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>K. [\u2026] dans la prostration qui l\u2019accablait le soir apr\u00e8s le travail \u2014 il cherchait un encouragement dans le plus mince et, qui plus est, le plus \u00e9quivoque incident de la journ\u00e9e. Couch\u00e9 alors en g\u00e9n\u00e9ral sur le divan de son bureau \u2014 il ne pouvait plus quitter le bureau sans s\u2019\u00eatre repos\u00e9 une heure sur le divan \u2014 il op\u00e9rait le montage de ses observations. Il ne le limitait pas scrupuleusement aux gens qui avaient des liens avec le tribunal, son demi-sommeil m\u00ealait tout le monde&nbsp;: il oubliait l\u2019immense travail qu\u2019avait \u00e0 fournir la justice, il lui semblait qu\u2019il \u00e9tait le seul accus\u00e9 et que tous les autres, p\u00eale-m\u00eale, allaient et venaient comme les employ\u00e9s et les juristes dans les couloirs d\u2019un tribunal&nbsp;; les plus obtus avaient eux-m\u00eames le menton contre la poitrine, les l\u00e8vres retrouss\u00e9es et le fixe regard de la r\u00e9flexion qui m\u00e9dite sur de lourdes responsabilit\u00e9s. Les locataires de Mme&nbsp;Grubach ne cessaient de revenir \u00e0 part, en groupe compact, les t\u00eates se touchant et la bouche grande ouverte, comme le ch\u0153ur de l\u2019accusation. Parmi eux beaucoup d\u2019inconnus, car il y avait d\u00e9j\u00e0 longtemps que K. ne se souciait plus du tout des affaires de la pension.<br>\u00c0 cause de tous ces inconnus il ne pouvait s\u2019occuper du groupe sans malaise&nbsp;; et il devait pourtant le faire quand il y cherchait Mlle B\u00fcrstner. Ayant promen\u00e9 son regard sur ces gens, il avait vu soudain briller deux yeux qu\u2019il ne connaissait pas et qui avaient retenu son attention. Il n\u2019avait pas trouv\u00e9 alors Mlle B\u00fcrstner, mais quand il revint \u00e0 la charge afin d\u2019\u00e9viter toute erreur, il l\u2019aper\u00e7ut au beau milieu du groupe, les bras pass\u00e9s derri\u00e8re deux messieurs qui se tenaient \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Cela l\u2019impressionna tr\u00e8s peu, d\u2019autant moins que cette image n\u2019avait rien de neuf pour lui&nbsp;: c\u2019\u00e9tait le souvenir ineffa\u00e7able de la photo d\u2019une sc\u00e8ne de plage qu\u2019il avait vue une fois chez Mlle B\u00fcrstner. Quoi qu\u2019il en f\u00fbt, ce tableau \u00e9loigna K. du groupe, et, quitte \u00e0 y revenir encore assez souvent, il se mit \u00e0 parcourir \u00e0 grands pas le b\u00e2timent du tribunal dans tous les sens. Il en connaissait toujours \u00e0 fond toutes les pi\u00e8ces&nbsp;; des couloirs perdus, qu\u2019il n\u2019avait jamais pu voir, lui semblaient familiers comme s\u2019il y avait pass\u00e9 sa vie, et de nouveaux d\u00e9tails s\u2019imprimaient sans cesse dans son cerveau avec la plus douloureuse nettet\u00e9&nbsp;; par exemple cet \u00e9tranger qui se promenait dans une antichambre&nbsp;; il \u00e9tait v\u00eatu en tor\u00e9ador, la taille d\u00e9gag\u00e9e comme au couteau [c\u2019est pr\u00e9monitoire&nbsp;!\u2026]&nbsp;; son petit bol\u00e9ro, court et raide, \u00e9tait fait de dentelles jaun\u00e2tres en gros fil, et l\u2019homme, sans cesser un instant sa promenade, ne cessait de s\u2019offrir \u00e0 l\u2019\u00e9tonnement de K. K. tournait tout autour de lui, le buste pench\u00e9 en avant, et le regardait avec des yeux \u00e9carquill\u00e9s. Il connaissait tous les dessins de la dentelle, toutes les franges qui avaient un d\u00e9faut, tous les mouvements du bol\u00e9ro, et pourtant ses regards ne s\u2019en rassasiaient pas. Ou plut\u00f4t ils \u00e9taient rassasi\u00e9s depuis longtemps ou, plus exactement encore, il n\u2019avait jamais voulu regarder, mais il ne pouvait s\u2019en emp\u00eacher. \u2014 \u00ab&nbsp;Que de mascarades l\u2019\u00e9tranger nous pr\u00e9sente&nbsp;!&nbsp;\u00bb pensait-il en ouvrant les yeux encore plus grands. Et il resta \u00e0 la suite de cet homme jusqu\u2019au moment o\u00f9 il se retourna et plongea son visage dans le cuir du divan.<br>Il demeura longtemps dans cette position, et cette fois se reposa enti\u00e8rement. Il continuait \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sans doute, mais dans le noir, et sans que rien ne le d\u00e9range\u00e2t. C\u2019est \u00e0 Titorelli qu\u2019il aimait le mieux penser. Titorelli \u00e9tait assis sur un si\u00e8ge&nbsp;; K. se tenait \u00e0 genoux devant lui, il lui passait la main sur les bras et le cajolait de mille fa\u00e7ons. Titorelli savait o\u00f9 K. voulait en venir, mais faisait comme s\u2019il l\u2019ignorait, ce qui tourmentait un peu K. Mais K. savait de son c\u00f4t\u00e9 qu\u2019en fin de compte il obtiendrait tout ce qu\u2019il voudrait&nbsp;: Titorelli \u00e9tait un caract\u00e8re l\u00e9ger, un \u00eatre facile \u00e0 gagner auquel manquait le sens exact du devoir, et il \u00e9tait m\u00eame incroyable que la justice se f\u00fbt commise avec cet homme. Si la cuirasse avait un d\u00e9faut quelque part, il \u00e9tait l\u00e0, K. le comprit. Il ne se laissa pas \u00e9garer par le rire effront\u00e9 que Titorelli, la t\u00eate haute, adressait \u00e0 la cantonade&nbsp;; il maintint sa demande et s\u2019aventura jusqu\u2019\u00e0 caresser les joues de Titorelli. Il n\u2019y mettait nulle passion excessive mais plut\u00f4t quelque n\u00e9gligence&nbsp;; \u00e9tant s\u00fbr de gagner, il faisait durer le plaisir. Qu\u2019il \u00e9tait simple de duper le tribunal&nbsp;! Titorelli, comme s\u2019il e\u00fbt ob\u00e9i \u00e0 une loi de nature, finit enfin par se pencher vers K., et ferma lentement les yeux avec une expression d\u2019amiti\u00e9 pour lui montrer qu\u2019il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 sa demande&nbsp;; il lui tendit la main et prit vigoureusement celle que K. mit dans la sienne. K. se leva un peu \u00e9mu, il sentait naturellement la solennit\u00e9 de la minute, mais Titorelli n\u2019admettait plus la solennit\u00e9&nbsp;; lui passant le bras derri\u00e8re le dos, il l\u2019entra\u00eenait \u00e0 toute allure. En un instant ils furent au tribunal&nbsp;; ils y sautaient les marches quatre \u00e0 quatre, non seulement grimpant mais d\u00e9valant aussi, volant du bas en haut, comme du haut en bas, sans nul effort, l\u00e9gers tel un esquif sur l\u2019onde. Et au moment pr\u00e9cis o\u00f9 K. regardait ses pieds et en venait \u00e0 la conclusion que cette belle fa\u00e7on de se mouvoir ne pouvait plus appartenir \u00e0 la basse existence qu\u2019il menait jusqu\u2019alors, juste \u00e0 ce moment, au-dessus de sa t\u00eate pench\u00e9e, s\u2019op\u00e9ra la m\u00e9tamorphose. La lumi\u00e8re qui, l\u2019instant d\u2019avant, arrivait encore de derri\u00e8re, changea et tout \u00e0 coup arriva de devant&nbsp;: une cataracte \u00e9blouissante de lumi\u00e8re. K. leva les yeux, Titorelli lui adressa un signe de t\u00eate et lui fit tourner les talons. K. se retrouva dans le corridor du tribunal, mais tout y \u00e9tait plus tranquille et plus simple. Nul d\u00e9tail singulier n\u2019y frappait plus les yeux&nbsp;; il embrassa tout d\u2019un regard, se d\u00e9gagea de Titorelli et alla son chemin. Il portait ce jour-l\u00e0 un costume neuf, un long v\u00eatement de couleur fonc\u00e9e, voluptueusement l\u00e9ger et chaud. Il savait ce qui lui \u00e9tait arriv\u00e9, mais il en \u00e9tait si heureux qu\u2019il ne voulait pas se l\u2019avouer encore. Dans un angle du corridor, o\u00f9 de grandes fen\u00eatres \u00e9taient ouvertes d\u2019un c\u00f4t\u00e9, il trouva sur un tas ses anciens v\u00eatements, sa jaquette noire, son pantalon aux raies c\u00e9r\u00e9monieuses, et l\u00e0-dessus, \u00e9tal\u00e9e, sa chemise aux bras tremblants&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb11\">11<\/a>].<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Nouveau fragment capital donc dans le puzzle ou le \u00ab\u00a0transistor\u00a0\u00bb global qu\u2019est le livre \u2014 selon ce qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re en mati\u00e8re de m\u00e9taphore, \u2014 autre fragment en marge mais cardinal. Premier constat&nbsp;: un autre r\u00eave y est cont\u00e9, transcrit, qui ne manque pas d\u2019\u00e9clairer la psychologie de Joseph K. mais encore et aussi de Franz K., son p\u00e8re, son double. Pour d\u00e9monter ce r\u00eave-ci, il convient de noter et de d\u00e9crypter l\u2019ordre et le sens de l\u2019apparition de ses acteurs. Voyons l\u2019ordre d\u2019apparition des figurants du r\u00eave lesquels sont autant de symboles.<br>Apparaissent d\u2019abord une foule de gens indistincts, m\u00eal\u00e9s, \u00ab&nbsp;comme les employ\u00e9s et les juristes dans les couloirs d\u2019un tribunal [\u2026] le menton contre la poitrine, les l\u00e8vres retrouss\u00e9es et le fixe regard de la r\u00e9flexion qui m\u00e9dite sur de lourdes responsabilit\u00e9s, [\u2026] les t\u00eates se touchant et la bouche grande ouverte, comme le ch\u0153ur de l\u2019accusation. Parmi eux beaucoup d\u2019inconnus [\u2026].&nbsp;\u00bb Dans ce tribunal r\u00eav\u00e9, fantasm\u00e9 par K., <strong>\u00ab&nbsp;il lui semblait qu\u2019il \u00e9tait le seul accus\u00e9 et que tous les autres, p\u00eale-m\u00eale, allaient et venaient comme les employ\u00e9s et les juristes dans les couloirs [du] tribunal<\/strong>&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb12\">12<\/a>] <strong>&nbsp;\u00bb<\/strong> Ce sont l\u00e0 les jur\u00e9s qui vont d\u00e9cider de sa culpabilit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;[Les] semblables&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;[les] fr\u00e8res&nbsp;\u00bb (ainsi que les nommaient par antiphrase ironique et d\u00e9go\u00fbt\u00e9e Baudelaire), alors m\u00eame que K. (Franz K. surtout) ne se sent pas \u2014 il le dit explicitement \u2014 comme faisant partie de la race humaine, mais autre. S\u2019ils ont la bouche ouverte, c\u2019est que la prononciation du <strong>\u00ab&nbsp;Verdict<\/strong>&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb13\">13<\/a>] <strong>&nbsp;\u00bb<\/strong> est imminente et que J. K. comme F. K. b\u00e9n\u00e9ficie seulement d\u2019un suspens. Au reste, la vie de Franz. K. \u2014 \u00ab\u00a0non-n\u00e9\u00a0\u00bb, comme sa cr\u00e9ature \u2014 n\u2019est rien qu\u2019un suspens entre la naissance et la mort. Il n\u2019y a au reste l\u00e0 rien de tr\u00e8s original, il en est sans doute ainsi par g\u00e9n\u00e9rations d\u2019\u00eatres humains pour 95 pour cent des gens ou davantage, m\u00eame s\u2019ils se sentent plus humains, qu\u2019ils ont du moins cette illusion&nbsp;; d\u2019o\u00f9 le succ\u00e8s des \u0153uvres de Kafka&nbsp;; ce que veut avant tout le lecteur, c\u2019est \u00ab&nbsp;se lire&nbsp;\u00bb, ainsi que le rappelait Cocteau, et, les troubles dont souffrait Franz K. rel\u00e8vent sans doute quelque part de vieux d\u00e9mons universels d\u00e9passant de beaucoup sa propre n\u00e9vrose.<br>K. r\u00eave \u00e0 Mlle B\u00fcrnster ensuite. Songeant, r\u00eavant \u00e0 Mlle B\u00fcrnster, K. reb\u00e2tit le tribunal aussit\u00f4t&nbsp;: <strong>\u00ab&nbsp;il se mit \u00e0 parcourir \u00e0 grands pas le b\u00e2timent du tribunal dans tous les sens. Il en connaissait toujours \u00e0 fond toutes les pi\u00e8ces&nbsp;; des couloirs perdus qu\u2019il n\u2019avait jamais pu voir, lui semblaient familiers comme s\u2019il y avait pass\u00e9 sa vie, et de nouveaux d\u00e9tails s\u2019imprimaient sans cesse dans son cerveau avec la plus douloureuse nettet\u00e9 [\u2026].&nbsp;\u00bb <\/strong>Reb\u00e2tir le tribunal, cela veut ni plus ni moins dire ici&nbsp;: reb\u00e2tir la culpabilit\u00e9, sa culpabilit\u00e9. Dans le Tribunal, il invente des pi\u00e8ces&nbsp;: cette culpabilit\u00e9, il l\u2019enrichit, il la compl\u00e8te si l\u2019on peut dire&nbsp;: si elle le mine, si elle \u00ab\u00a0le tue\u00a0\u00bb, elle est aussi vitale pour lui. Il conna\u00eet le Tribunal \u00e0 fond. Il reb\u00e2tit sans cesse sa culpabilit\u00e9&nbsp;; chez lui, c\u2019est un mode de vie.<br>Le premier personnage sortant de la masse des gens de justice est \u00e9videmment Mlle B\u00fcrnster, nous n\u2019en attendions aucun autre&nbsp;: femme, prostitu\u00e9e et duplice. Premier acteur, premi\u00e8re actrice, premier r\u00f4le&nbsp;: B\u00fcrnster n\u2019est rien moins que le substitut fantoche et f\u00e9tiche de Felice Bauer dans le Livre <em>Le Proc\u00e8s, Le Processus,<\/em> on le sait. Bien s\u00fbr, \u00e9voquant sa fianc\u00e9e, cette fianc\u00e9e dont il cherche \u00e0 s\u2019exorciser par son livre, Kafka en souligne la dualit\u00e9. Comme la femme baudelairienne, comme la \u00ab&nbsp;B\u00e9n\u00e9dicta&nbsp;\u00bb du po\u00e8me de Baudelaire \u00ab&nbsp;Laquelle est la vraie&nbsp;?&nbsp;\u00bb, B\u00fcrnster-Bauer est \u00e0 la fois \u00ab&nbsp;Madone&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Putain&nbsp;\u00bb dans son r\u00f4le&nbsp;; on conna\u00eet le syst\u00e8me, le recours et le subterfuge&nbsp;: associer \u00ab&nbsp;p\u00eale-m\u00eale&nbsp;\u00bb tout et son contraire est une fa\u00e7on pour l\u2019inhib\u00e9 d\u2019occulter la femme, de l\u2019annuler. La photo de plage rel\u00e8ve du caract\u00e8re sexuel pour l\u2019\u00e9poque, il ne faut pas l\u2019oublier. Photographi\u00e9e en maillot de bain, donc en d\u00e9shabill\u00e9, entre deux hommes, Mlle B\u00fcrnster appara\u00eet fantasmatiquement \u00e0 K comme une femme \u00e0 partenaires multiples. C\u2019est \u2014 si discret qu\u2019il puisse para\u00eetre \u2014 le vieux fantasme du \u00ab&nbsp;vagin dent\u00e9&nbsp;\u00bb qui revient avec son corollaire oblig\u00e9&nbsp;: le complexe de castration&nbsp;; c\u2019est le fantasme n\u00e9vrotique du sexe f\u00e9minin, puits sans fond, avec son corollaire, mais par \u00ab&nbsp;instinct de conservation&nbsp;\u00bb en quelque sorte&nbsp;: l\u2019obsession de l\u2019impuissance&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb14\">14<\/a>]. Mlle B\u00fcrnster dans la foule des accusateurs, c\u2019est en somme aussi \u2014 les deux extr\u00eames se touchant, se passant la primeur, sans cesse \u2014 l\u2019illusion de l\u2019<em>alter ego<\/em> salvateur&nbsp;; illusion typiquement adolescente qui nous rappelle l\u2019immaturit\u00e9 irr\u00e9ductible de Joseph K., et, ponctuellement de F. K., nostalgique incurable, nostalgique d\u2019autant plus nostalgique et incurable qu\u2019il n\u2019a pas eu d\u2019adolescence avec un p\u00e8re castrateur comme le sien qui l\u2019emp\u00eachait inconsciemment mais puissamment d\u2019avoir acc\u00e8s aux femmes pour rester le m\u00e2le dominant, ce p\u00e8re, cet Hermann Kafka, qui, de fait, l\u2019emp\u00eachait de vivre.<br>Red\u00e9montons cette illusion de l\u2019<em>alter ego<\/em> salvateur au passage. Illusion&nbsp;: pourquoi&nbsp;? Parce que noir + blanc = gris&nbsp;; parce que noir + noir = noir&nbsp;; parce que seul blanc + blanc = blanc. C\u2019est universel, \u00ab&nbsp;\u00e7a&nbsp;\u00bb. Il faut donc admettre et savoir d\u2019abord avant de se mettre en couple que pour \u00eatre heureux \u00e0 deux, il faut d\u2019abord savoir \u00eatre heureux seul, tout seul. Terrible \u00ab&nbsp;Loi&nbsp;\u00bb. Cela nous rappelle au passage encore qu\u2019il n\u2019y a rien de pire, ni de plus pernicieux, ni de plus incurable que l\u2019auto-condamnation, bref que la n\u00e9vrose qui d\u00e9truit l\u2019image que l\u2019on pourrait avoir de soi. Saint Jean bouche d\u2019or, le po\u00e8te, le disciple pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 du Christ chr\u00e9tien le savait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si ton c\u0153ur te condamne, souviens-toi que Dieu est plus grand que ton c\u0153ur.&nbsp;\u00bb H\u00e9las&nbsp;! pour K., pour Franz comme pour Joseph K. son double g\u00e9mellaire, s\u2019il y revient fid\u00e8lement, presque obsessionnellement dans le <em>Journal<\/em> ou dans ses \u00e9crits en marge des fictions, ses notations, ses aphorismes et r\u00e9flexions \u00e9parses, Dieu n\u2019est qu\u2019un concept assez creux&nbsp;; il ne croit pas assez en Dieu pour passer de l\u2019amour au singulier \u00e0 l\u2019amour au pluriel. Quand l\u2019amour au singulier est en effet impossible, il est possible parfois de tenter de le vivre alors au pluriel et avec succ\u00e8s. Hugo lui a su, par exemple&nbsp;: il s\u2019en est bien tir\u00e9 de sa n\u00e9vrose et de ses manques. Hugo malgr\u00e9 ses frasques, malgr\u00e9 ses deuils \u2014 \u00e0 cause de ses frasques, et \u00e0 cause de ses deuils peut-\u00eatre, \u2014 passe \u00e0 un moment donn\u00e9 de sa vie \u00e0 l\u2019amour au pluriel qui lui r\u00e9ussit&nbsp;: il invente (avec Lamartine) le romantisme social, et, c\u2019est ce qui le sauve en tant qu\u2019individu&nbsp;: Jean Valjean, son double, son fils de papier, trouve son salut dans l\u2019abn\u00e9gation du sacerdoce et du sacrifice, comme son p\u00e8re. K. n\u2019y arrive absolument, r\u00e9solument pas&nbsp;; et, c\u2019est ce qui le tue. Devenir Saint Vincent de Paul ou quelque Saint Beno\u00eet Labre, c\u2019est toujours une solution, lorsqu\u2019on ne peut aimer, lorsqu\u2019on ne sait pas accepter de se laisser aimer, au singulier. Pour K., pour Joseph comme pour Franz K., pour mieux les envisager tel qu\u2019ils sont en eux-m\u00eames enfin, tel que l\u2019\u00e9ternit\u00e9 m\u00eame ne saurait les faire changer, ce refus de la r\u00e9demption, c\u2019est la d\u00e9finition m\u00eame du maudit.<br>En somme, songeant \u00e0 Mlle B\u00fcrnster-Bauer, ce qui appara\u00eet clairement dans le r\u00eave, ce qui appara\u00eet clairement \u00e0 Joseph comme \u00e0 Franz K., c\u2019est que B\u00fcrnster comme Bauer est une illusion&nbsp;; c\u2019est que B\u00fcrnster ou Bauer \u2014 on ne sait \u00ab&nbsp;Laquelle est la vraie&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u2014 ne lui sera pas une \u00ab&nbsp;f\u00e9e&nbsp;\u00bb. D\u2019ailleurs, le mot \u00ab&nbsp;f\u00e9e&nbsp;\u00bb est le mot le plus ex\u00e9cr\u00e9 par Franz K., il le dit, il l\u2019\u00e9crit dans son <em>Journal<\/em> de mani\u00e8re explicite, sans la moindre ambigu\u00eft\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><small>Mon inimaginable tristesse de ce matin. [\u2026] J\u2019ai \u00e9t\u00e9 excit\u00e9 par des femmes, puis je suis rentr\u00e9, j\u2019ai lu <em>La M\u00e9tamorphose<\/em> et je la trouve mauvaise. Je suis peut-\u00eatre r\u00e9ellement perdu, la tristesse de ce matin reviendra, je ne pourrai pas lui r\u00e9sister longtemps, elle m\u2019enl\u00e8ve tout espoir. Je n\u2019ai m\u00eame pas envie de tenir mon journal, peut-\u00eatre parce qu\u2019il y manque d\u00e9j\u00e0 trop de choses, peut-\u00eatre parce que je ne pourrai jamais d\u00e9crire que des fa\u00e7ons d\u2019agir incompl\u00e8tes \u2014 et n\u00e9cessairement incompl\u00e8tes, semble-t-il&nbsp;\u2014, peut-\u00eatre parce que le fait m\u00eame d\u2019\u00e9crire contribue \u00e0 ma tristesse. \/ J\u2019aimerai bien \u00e9crire des contes de f\u00e9es (pourquoi ai-je tellement ce mot en haine&nbsp;?) [\u2026]&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb15\">15<\/a>].<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Mlle B\u00fcrnster&nbsp;: la B\u00e9n\u00e9dicta de \u00ab&nbsp;Laquelle est la vraie&nbsp;?&nbsp;\u00bb de Baudelaire, de Baudelaire une fois encore&nbsp;! Pour s\u2019en convaincre&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>J\u2019ai connu une certaine B\u00e9n\u00e9dicta, qui remplissait l\u2019atmosph\u00e8re d\u2019id\u00e9al, et dont les yeux r\u00e9pandaient le d\u00e9sir de la grandeur, de la beaut\u00e9, de la gloire et de tout ce qui fait croire \u00e0 l\u2019immortalit\u00e9.<br>Mais cette fille miraculeuse \u00e9tait trop belle pour vivre longtemps&nbsp;; aussi est-elle morte quelques jours apr\u00e8s que j\u2019eus fait sa connaissance [gageons que c\u2019est lui qui l\u2019a tu\u00e9, par peur d\u2019\u00eatre d\u00e9\u00e7u, par r\u00e9flexe de survie, par peur de voir perdu son id\u00e9al, cet id\u00e9al chim\u00e9rique sans lequel il ne peut point vivre&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb16\">16<\/a>]], et c\u2019est moi-m\u00eame qui l\u2019ai enterr\u00e9e, un jour que le printemps agitait son encensoir jusque dans les cimeti\u00e8res. C\u2019est moi qui l\u2019ai enterr\u00e9e, bien close dans une bi\u00e8re d\u2019un bois parfum\u00e9 et incorruptible comme les coffres de l\u2019Inde.<br>Et comme mes yeux restaient fich\u00e9s sur le lieu o\u00f9 \u00e9tait enfoui mon tr\u00e9sor, je vis subitement une petite personne qui ressemblait singuli\u00e8rement \u00e0 la d\u00e9funte, et qui, pi\u00e9tinant sur la terre fra\u00eeche avec une violence hyst\u00e9rique et bizarre, disait en \u00e9clatant de rire&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est moi, la vraie B\u00e9n\u00e9dicta&nbsp;! C\u2019est moi, une fameuse canaille&nbsp;! Et pour la punition de ta folie et de ton aveuglement, tu m\u2019aimeras telle que je suis&nbsp;!&nbsp;\u00bb<br>Mais moi, furieux, j\u2019ai r\u00e9pondu&nbsp;: \u00ab&nbsp;Non&nbsp;! non&nbsp;! non&nbsp;!&nbsp;\u00bb Et pour mieux accentuer mon refus, j\u2019ai frapp\u00e9 si violemment la terre du pied que ma jambe s\u2019est enfonc\u00e9e jusqu\u2019au genou dans la s\u00e9pulture r\u00e9cente, et que, comme un loup pris au pi\u00e8ge, je reste attach\u00e9, pour toujours peut-\u00eatre, \u00e0 la fosse de l\u2019id\u00e9al&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb17\">17<\/a>].<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;B\u00e9n\u00e9dicta&nbsp;\u00bb&nbsp;: ce n\u2019est rien moins qu\u2019une \u00ab&nbsp;B\u00e9n\u00e9diction&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb18\">18<\/a>]&nbsp;\u00bb par antiphrase, elle est la \u00ab&nbsp;f\u00e9e&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb19\">19<\/a>]&nbsp;\u00bb. Le syndrome est assez facile \u00e0 d\u00e9monter&nbsp;: la \u00ab&nbsp;f\u00e9e&nbsp;\u00bb, c\u2019est une femme tellement \u00ab\u00a0parfaite\u00a0\u00bb, id\u00e9alis\u00e9e, qu\u2019on la tue. \u00c0 l\u2019acte d\u2019amour, le n\u00e9vrose qui la fr\u00e9quente, attir\u00e9 magn\u00e9tiquement par elle tel un \u00ab&nbsp;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re \u00e9bloui&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb20\">20<\/a>]&nbsp;\u00bb \u2014 mais combien plus dangereux qu\u2019un \u00ab&nbsp;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re&nbsp;\u00bb \u2014 substitue le sacrifice propitiatoire pour se sauver, se laver d\u2019elle. \u00ab\u00a0Je t\u2019aime donc je te tue\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0je t\u2019aime donc je te tue, pour te conserver comme idole, je te consacre comme victime\u00a0\u00bb&nbsp;: le couple est tr\u00e8s classique et tr\u00e8s commun chez les n\u00e9vros\u00e9s. B\u00fcrnster-Bauer r\u00e9v\u00e8le \u00e0 Joseph K. \u00e0 la fois son impuissance psychique et physique \u00e0 aimer, mais aussi son complexe de Dom Juan pour tout dire&nbsp;: l\u2019autre face de son psychisme, cette autre face de Janus&nbsp;; comme dans le po\u00e8me de Baudelaire, pour le bien de sa n\u00e9vrose, pour la tranquillit\u00e9 de sa n\u00e9vrose, il faudrait qu\u2019elle soit celle qu\u2019il enterre, apr\u00e8s l\u2019avoir tu\u00e9e psychiquement. Seulement voil\u00e0&nbsp;: K. ne fait pas le travail jusqu\u2019au bout comme les puristes (Baudelaire&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb21\">21<\/a>] ou Jack l\u2019\u00c9ventreur, par exemple), et s\u2019il ne le fait pas, c\u2019est peut-\u00eatre un peu par sadisme, comme Dom Juan&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb22\">22<\/a>]&nbsp;; par paresse \u2014 voir \u00e0 cet \u00e9gard Le <em>Journal<\/em>&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb23\">23<\/a>] \u2014 et par sadisme&nbsp;; ce qui est un comble pour l\u2019impuissant majeur qu\u2019est Kafka&nbsp;; un comble mais pas si surprenant&nbsp;: apr\u00e8s tout Dom Juan, ce monstre froid, (qu\u2019on ne saurait confondre avec Casanova qui consomme, lui, et avec grand plaisir, et joie) ne peut-il pas \u00eatre envisag\u00e9 comme un impuissant, qui laisse les femmes avec leurs esp\u00e9rances bris\u00e9es, leur honneur sali, leur r\u00e9putation \u00e9vanouie, sans leur donner jamais la consolation d\u2019un quelconque souvenir de v\u00e9rit\u00e9 des corps partag\u00e9e, puisque Dom Juan tue, mais de loin, sans jamais toucher ses victimes&nbsp;? Ce dom juanisme, envers de l\u2019impuissance et expression de l\u2019impuissance m\u00eame, expliquerait \u00e0 la fois B\u00fcrnster, Elsa, la femme de l\u2019huissier, Leni\u2026 Plus un homme est impuissant, plus il a, plus il \u00e9prouve le besoin de se venger de cette impuissance sur la gente f\u00e9minine.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour demeurer sur le sujet, on remarquera que si la femme assassin\u00e9e rituellement ressort de la tombe chez Baudelaire, chez Kafka, c\u2019est l\u2019homme qui se contente d\u2019y rentrer&nbsp;: que l\u2019on songe \u00e0 cette autre marginalia intitul\u00e9e \u00ab&nbsp;Un r\u00eave&nbsp;\u00bb, o\u00f9 Joseph K. bascule dans sa propre tombe apr\u00e8s avoir vu un \u00ab&nbsp;artiste&nbsp;\u00bb esquisser la gravure de ses initiales \u2014 pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, bien s\u00fbr&nbsp;! \u2014. Chez Baudelaire, quand la femme ressort de la mort psychique suppos\u00e9e qu\u2019on lui a impos\u00e9e, la femme rena\u00eet putain et \u00ab&nbsp;ma\u00eetresse&nbsp;\u00bb, dispensatrice alors \u00e0 d\u2019autres hommes, d\u2019obsc\u00e8nes caresses, elle en ressort ragaillardie, dominatrice et triomphante&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Dans des terrains cendreux, calcin\u00e9s, sans verdure,<br>Comme je me plaignais un jour \u00e0 la nature,<br>Et que de ma pens\u00e9e, en vaguant au hasard,<br>J\u2019aiguisais lentement sur mon c\u0153ur le poignard,<br>Je vis en plein midi descendre sur ma t\u00eate<br>Un nuage fun\u00e8bre et gros d\u2019une temp\u00eate,<br>Qui portant un troupeau de d\u00e9mons vicieux,<br>Semblables \u00e0 des nains cruels et curieux.<br>\u00c0 me consid\u00e9rer froidement ils se mirent,<br>Et, comme des passants sur un fou qu\u2019ils admirent,<br>Je les entendis rire et chuchoter entre eux,<br>En \u00e9changeant maint signe et maint clignement d\u2019yeux&nbsp;:<\/small><\/p>\n\n\n\n<p><small>\u2014&nbsp;\u00ab&nbsp;Contemplons \u00e0 loisir cette caricature<br>Et cette ombre d\u2019Hamlet imitant la posture,<br>Le regard ind\u00e9cis et les cheveux au vent.<br>N\u2019est-ce pas grand piti\u00e9 de voir ce bon vivant,<br>Ce gueux, cet histrion en vacances, ce dr\u00f4le,<br>Parce qu\u2019il sait jouer artistement son r\u00f4le,<br>Vouloir int\u00e9resser au chant de ses douleurs<br>Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,<br>Et m\u00eame \u00e0 nous, auteurs de ces vieilles rubriques,<br>R\u00e9citer en hurlant ses tirades publiques&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/small><\/p>\n\n\n\n<p><small>J\u2019aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts<br>Domine la nu\u00e9e et le cri des d\u00e9mons)<br>D\u00e9tourner simplement ma t\u00eate souveraine,<br>Si je n\u2019eusse pas vu parmi leur troupe obsc\u00e8ne,<br>Crime qui n\u2019a pas fait chanceler le soleil&nbsp;!<br>La reine de mon c\u0153ur au regard nonpareil,<br>Qui riait avec eux de ma sombre d\u00e9tresse<br>Et leur versait parfois quelque sale caresse&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb24\">24<\/a>].<\/small><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;Il n\u2019avait pas trouv\u00e9 alors Mlle B\u00fcrnster, mais quand il revint \u00e0 la charge afin d\u2019\u00e9viter toute erreur, il l\u2019aper\u00e7ut au beau milieu du groupe, les bras pass\u00e9s derri\u00e8re deux messieurs qui se tenaient \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Cela l\u2019impressionna tr\u00e8s peu, d\u2019autant moins que cette image n\u2019avait rien de neuf pour lui&nbsp;: c\u2019\u00e9tait le souvenir ineffa\u00e7able de la photo d\u2019une sc\u00e8ne de plage qu\u2019il avait vue une fois chez Mlle B\u00fcrnster. Quoi qu\u2019il en f\u00fbt, ce tableau \u00e9loigna K. du groupe, et quitte \u00e0 y revenir encore assez souvent, il se mit \u00e0 parcourir \u00e0 grands pas le b\u00e2timent du tribunal dans tous les sens.&nbsp;\u00bb <\/strong>B\u00fcrnster-B\u00e9n\u00e9dicta entre deux hommes, cela ne fait rien \u00e0 K.&nbsp;: ni chaud, ni froid. C\u2019est sans doute l\u00e0 une des preuves de son d\u00e9sespoir absolu. K. est un mort en sursit, en v\u00e9rit\u00e9. La vie pour lui n\u2019est rien qu\u2019un suspens, on l\u2019a dit. Il n\u2019y a pas d\u2019espoir en lui. \u00ab&nbsp;Tant qu\u2019il y a de la vie, il y a de l\u2019espoir&nbsp;\u00bb dit l\u2019expression populaire&nbsp;; c\u2019est une erreur que de le dire ainsi, il faudrait dire plut\u00f4t&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tant qu\u2019il y a de l\u2019espoir, il y a de la vie.&nbsp;\u00bb Il n\u2019y a plus d\u2019espoir chez K., rien que des illusions, et l\u2019espoir n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 une illusion. Sit\u00f4t qu\u2019il songe \u00e0 B\u00fcrnster, symboliquement, K. Reb\u00e2tit le tribunal dans le r\u00eave, c\u2019est dire reb\u00e2tir sa culpabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des femmes, on l\u2019a dit. Reb\u00e2tir le tribunal, c\u2019est reb\u00e2tir le d\u00e9sir de mort, la seule \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb qui lui donne la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, en attendant le courage \u2014 qui se pr\u00e9sentera fatalement \u2014 de passer aux actes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <strong>\u00ab&nbsp;Tor\u00e9ador&nbsp;\u00bb<\/strong> est le deuxi\u00e8me \u00eatre distinct, le deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment, deuxi\u00e8me image symbolique qui intervient dans le r\u00eave. Elle est facilement d\u00e9cryptable. Un tor\u00e9ador&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb25\">25<\/a>] joue avec la mort&nbsp;; c\u2019est une fa\u00e7on de dire que Joseph K. \u2014 comme Franz K. d\u2019ailleurs \u2014 est sans cesse occup\u00e9 \u00e0 orchestrer son suicide, qu\u2019il joue avec la mort, tor\u00e9ador. Au reste, pas de vie possible sans le jeu&nbsp;: \u00ab&nbsp;il n\u2019y a pas de grandes personnes&nbsp;\u00bb, constatait sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me Andr\u00e9 Malraux&nbsp;; pour passer le temps en attendant le temps de la mort, l\u2019\u00e9ternit\u00e9 peut-\u00eatre, il faut jouer. Le tor\u00e9ador, c\u2019est K., c\u2019est K. soi-m\u00eame, et qui tor\u00e9e avec la Mort. Le mode suicidaire est un mode de vie chez lui. Le taureau, mis en ellipse ici, c\u2019est le Minotaure qui incarne la sexualit\u00e9 brute, dans le labyrinthe du tribunal de l\u2019inhibition et de la n\u00e9vrose. On sait qu\u2019on peut toujours s\u2019attendre \u00e0 le croiser dans quelque hall, quelque couloir. Ce qui arr\u00eate Joseph K. confront\u00e9 \u00e0 ce personnage qui n\u2019est autre que lui une fois encore, c\u2019est \u2014 par dandysme \u2014 la dentelle de son \u00ab&nbsp;habit de lumi\u00e8re&nbsp;\u00bb, qui n\u2019est l\u00e0 que pour cacher l\u2019ombre de la n\u00e9vrose, du refus du corps&nbsp;; mais, on le notera&nbsp;: ni banderilles, ni muleta, ni \u00e9p\u00e9e. K. ne peut qu\u2019adopter la pose du tor\u00e9ador par dandysme, mais bien s\u00fbr ne saurait assumer le combat. Cependant, il croit l\u2019affrontement avec la b\u00eate encore possible. Le tor\u00e9ador est une image du h\u00e9ros qu\u2019il aimerait pouvoir \u00eatre encore, et en corps. D\u2019o\u00f9 la curiosit\u00e9 de K., qui tourne autour de ce double comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une \u00e9nigme, d\u2019un oracle \u00e0 d\u00e9crypter&nbsp;: comment faire en effet pour enfin assumer le sexe, le Minotaure, cet envers de la mort&nbsp;? Dans le labyrinthe, K. est Icare, qui choisit la sublimation, pas l\u2019affrontement. Il n\u2019est pas Th\u00e9s\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Suit un interm\u00e8de d\u2019invagination dans le cuir du divan qui nous rappelle que Joseph K. comme son p\u00e8re Franz K. est un \u00eatre non-n\u00e9&nbsp;: <strong>\u00ab&nbsp;cet \u00e9tranger qui se promenait dans une antichambre&nbsp;; il \u00e9tait v\u00eatu en tor\u00e9ador, [\u2026] son petit bol\u00e9ro, court et raide, \u00e9tait fait de dentelles jaun\u00e2tres en gros fil, et l\u2019homme, sans cesser un instant sa promenade, ne cessait de s\u2019offrir \u00e0 l\u2019\u00e9tonnement de K. K. tournait tout autour de lui, le buste pench\u00e9 en avant, et le regardait avec des yeux \u00e9carquill\u00e9s. Il connaissait tous les dessins de la dentelle, toutes les franges qui avaient un d\u00e9faut, tous les mouvements du bol\u00e9ro, et pourtant ses regards ne s\u2019en rassasiaient pas. Ou plut\u00f4t ils \u00e9taient rassasi\u00e9s depuis longtemps ou, plus exactement encore, il n\u2019avait jamais voulu regarder, mais il ne pouvait s\u2019en emp\u00eacher. \u00ab\u00a0Que de mascarades l\u2019\u00e9tranger nous pr\u00e9sente&nbsp;!\u00a0\u00bb pensait-il en ouvrant les yeux encore plus grands. Et il resta \u00e0 la suite de cet homme jusqu\u2019au moment o\u00f9 il se retourna et plongea son visage dans le cuir du divan. \/ Il demeura longtemps dans cette position, et cette fois se reposa enti\u00e8rement. Il continuait \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sans doute, mais dans le noir, et sans que rien le d\u00e9range\u00e2t. C\u2019est \u00e0 Titorelli qu\u2019il aimait le mieux penser<\/strong>&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb26\">26<\/a>]. <strong>&nbsp;\u00bb<\/strong> Le divan appara\u00eet donc comme \u00e9tant potentiellement celui de la psychanalyse aussi, car dans le <em>Journal,<\/em> Kafka mentionne Freud&nbsp;; il conna\u00eet donc ces th\u00e9ories et ses pratiques th\u00e9rapeutiques&nbsp;; il a d\u00fb se poser la question de savoir s\u2019il ne tenterait pas une analyse.<\/p>\n\n\n\n<p><small>C\u2019est \u00e0 Titorelli qu\u2019il aimait le mieux penser. Titorelli \u00e9tait assis sur un si\u00e8ge&nbsp;; K. se tenait \u00e0 genoux devant lui, il lui passait la main sur les bras et le cajolait de mille fa\u00e7ons. Titorelli savait o\u00f9 K. voulait en venir, mais faisait comme s\u2019il l\u2019ignorait, ce qui tourmentait un peu K. Mais K. savait de son c\u00f4t\u00e9 qu\u2019en fin de compte il obtiendrait tout ce qu\u2019il voudrait&nbsp;: Titorelli \u00e9tait un caract\u00e8re l\u00e9ger, un \u00eatre facile \u00e0 gagner auquel manquait le sens exact du devoir, et il \u00e9tait m\u00eame incroyable que la justice se f\u00fbt commise avec cet homme. Si la cuirasse avait un d\u00e9faut quelque part, il \u00e9tait l\u00e0, K. le comprit. Il ne se laissa pas \u00e9garer par le rire effront\u00e9 que Titorelli, la t\u00eate haute, adressait \u00e0 la cantonade&nbsp;; il maintint sa demande et s\u2019aventura jusqu\u2019\u00e0 caresser les joues de Titorelli. Il n\u2019y mettait nulle passion excessive mais plut\u00f4t quelque n\u00e9gligence&nbsp;; \u00e9tant s\u00fbr de gagner, il faisait durer le plaisir. Qu\u2019il \u00e9tait simple de duper le tribunal&nbsp;! Titorelli, comme s\u2019il e\u00fbt ob\u00e9i \u00e0 une loi de nature, finit enfin par se pencher vers K., et ferma lentement les yeux avec une expression d\u2019amiti\u00e9 pour lui montrer qu\u2019il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 sa demande&nbsp;; il lui tendit la main et prit vigoureusement celle que K. mit dans la sienne. K. se leva un peu \u00e9mu, il sentait naturellement la solennit\u00e9 de la minute, mais Titorelli n\u2019admettait plus la solennit\u00e9&nbsp;; lui passant le bras derri\u00e8re le dos, il l\u2019entra\u00eenait \u00e0 toute allure&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb27\">27<\/a>].<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Les tenants de la th\u00e8se homosexuelle trouveront ici leur \u00ab&nbsp;os&nbsp;\u00bb \u2014 j\u2019entends \u00ab&nbsp;os&nbsp;\u00bb ici au sens o\u00f9 l\u2019entendait Artaud \u2014. On notera qu\u2019 avec Titorelli pour K., les rapports s\u2019inversent&nbsp;; c\u2019est sans doute pourquoi Franz K. affirme&nbsp;: <strong>\u00ab&nbsp;C\u2019est \u00e0 Titorelli qu\u2019il aimait le mieux \u00e0 penser&nbsp;\u00bb<\/strong>&nbsp;; ce n\u2019est pas comme avec les femmes en effet&nbsp;: l\u00e0, avec Titorelli, dans son r\u00eave, K. domine. On assiste \u00e0 une sc\u00e8ne de fantasme hyst\u00e9rique, presque explicite. Titorelli homme-femme rit. K. qui joue la femme-homme, s\u2019amuse de lui, le caresse. Et, la cons\u00e9quence ne tarde pas \u00e0 venir&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>En un instant ils furent au tribunal&nbsp;; ils y sautaient les marches quatre \u00e0 quatre, non seulement grimpant mais d\u00e9valant aussi, volant du bas en haut, comme du haut en bas, sans nul effort, l\u00e9gers tel un esquif sur l\u2019onde. Et au moment pr\u00e9cis o\u00f9 K. regardait ses pieds et en venait \u00e0 la conclusion que cette belle fa\u00e7on de se mouvoir ne pouvait plus appartenir \u00e0 la basse existence qu\u2019il menait jusqu\u2019alors, juste \u00e0 ce moment, au-dessus de sa t\u00eate pench\u00e9e, s\u2019op\u00e9ra la m\u00e9tamorphose. La lumi\u00e8re qui, l\u2019instant d\u2019avant, arrivait encore de derri\u00e8re, changea et tout \u00e0 coup arriva de devant&nbsp;: une cataracte \u00e9blouissante de lumi\u00e8re. K. leva les yeux, Titorelli lui adressa un signe de t\u00eate et lui fit tourner les talons. K. se retrouva dans le corridor du tribunal, mais tout y \u00e9tait plus tranquille et plus simple. Nul d\u00e9tail singulier n\u2019y frappait plus les yeux&nbsp;; il embrassa tout d\u2019un regard, se d\u00e9gagea de Titorelli et alla son chemin. Il portait ce jour-l\u00e0 un costume neuf, un long v\u00eatement de couleur fonc\u00e9e, voluptueusement l\u00e9ger et chaud. Il savait ce qui lui \u00e9tait arriv\u00e9, mais il en \u00e9tait si heureux qu\u2019il ne voulait pas se l\u2019avouer encore. Dans un angle du corridor, o\u00f9 de grandes fen\u00eatres \u00e9taient ouvertes d\u2019un c\u00f4t\u00e9, il trouva sur un tas ses anciens v\u00eatements, sa jaquette noire, son pantalon aux raies c\u00e9r\u00e9monieuses, et l\u00e0-dessus, \u00e9tal\u00e9e, sa chemise aux bras tremblants&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb28\">28<\/a>].<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on tente de d\u00e9crypter la sc\u00e8ne, K. semble avoir le choix entre deux tentations&nbsp;; la premi\u00e8re&nbsp;: celle de se laisser aller \u00e0 sa pente naturelle&nbsp;: homosexualit\u00e9 latente ou compromission. Alors, la lumi\u00e8re vient de derri\u00e8re encore&nbsp;; c\u2019est encore la vie. Mais <strong>\u00ab&nbsp;juste \u00e0 ce moment, au-dessus de sa t\u00eate pench\u00e9e, s\u2019op\u00e9ra la m\u00e9tamorphose [on appr\u00e9ciera l\u2019allusion]. La lumi\u00e8re qui, l\u2019instant d\u2019avant, arrivait encore de derri\u00e8re, changea et tout \u00e0 coup arriva de devant&nbsp;; une cataracte \u00e9blouissante de lumi\u00e8re. [\u2026] K. se retrouva dans le corridor du tribunal, mais tout y \u00e9tait plus tranquille et plus simple. Nul d\u00e9tail singulier n\u2019y frappait plus ses yeux&nbsp;; il embrassa tout d\u2019un regard, se d\u00e9gagea de Titorelli et alla son chemin.&nbsp;\u00bb<\/strong> La deuxi\u00e8me tentation est celle du suicide. La lumi\u00e8re vient de devant&nbsp;; c\u2019est maintenant la mort. K. se d\u00e9gage de Titorelli. K. vient d\u2019accepter la mort, l\u2019id\u00e9e de mort, l\u2019id\u00e9e de suicide, m\u00eame si cela para\u00eetra aux autres, au monde, une ex\u00e9cution. Il voit alors en tas ses anciens v\u00eatements&nbsp;: image de son ancien corps. K. d\u00e9crit un nouveau costume&nbsp;: son nouveau corps dans l\u2019au-del\u00e0, enfin ce \u00ab&nbsp;corps sans organe&nbsp;\u00bb dont r\u00eavait Artaud. Il s\u2019y sent merveilleusement \u00e0 l\u2019aise, enfin&nbsp;!\u2026<br>S\u2019il choisit la solution de la mort, d\u2019\u00eatre un nouvel \u00eatre, \u2014 c\u2019est ce qu\u2019il croit encore possible, \u2014 c\u2019est l\u00e0 son ultime illusion. En attendant d\u2019\u00eatre d\u00e9sabus\u00e9 ou de n\u2019\u00eatre plus rien, enfin, Joseph K. regarde la mort en face comme Saint Antoine le soleil&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nb29\">29<\/a>]. Joseph K. s\u2019aveugle. Et le lecteur, m\u00e9dus\u00e9 ou amus\u00e9 \u2014 c\u2019est selon \u2014 assiste \u00e0 l\u2019Assomption de K. Icare. Le lecteur voit l\u2019ultime fantasme de K., mais y voit peut-\u00eatre aussi sa propre psych\u00e9 comme s\u2019il regardait dans un miroir qui le r\u00e9fl\u00e9chissait sans indulgence, sans compromis. Si Kafka conna\u00eet Freud, s\u2019il d\u00e9crit un cauchemar ici, on notera que comme un psychanalyste freudien, il en laisse le soin du commentaire \u00e0 son lecteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme bilan de l\u2019\u00e9tude de cette marginalia nouvelle, on pourrait dire que l\u2019int\u00e9r\u00eat dans la litt\u00e9rature de Kafka, c\u2019est qu\u2019on y voit sans cesse l\u2019\u00e9crivain au travail. L\u2019 \u00ab\u00a0\u00e9crivant\u00a0\u00bb devrait-on dire peut-\u00eatre, comme on parlerait de \u00ab\u00a0parturiant\u00a0\u00bb qui tenterait de s\u2019accoucher ou de s\u2019avorter soi-m\u00eame, de soi-m\u00eame.<em>Work in progress,<\/em> pens\u00e9e en \u00e9clats, marginalia\u2026&nbsp;: tout texte kafka\u00efen n\u2019est-il pas une marginalia de sa n\u00e9vrose&nbsp;? Ces fragments permettent de voir Kafka en train de s\u2019\u00e9crire, de tenter de se fa\u00e7onner ou de s\u2019effacer. On constatera que Kafka laisse tra\u00eener des fragments partout&nbsp;: lettres, Journal, etc. Kafka est un \u00eatre \u00e9clat\u00e9, qui, de temps \u00e0 autre, obstin\u00e9ment, sans succ\u00e8s, tente de rassembler ses morceaux \u00e9pars dans un livre&nbsp;: comme Osiris d\u00e9membr\u00e9 tenterait de se reconstituer sans Isis. Isis ou pas&nbsp;: une fois reb\u00e2ti de bric et de broc, comme il peut, \u2014 et vou\u00e9 au monde des morts, vou\u00e9 \u00e0 \u00ab&nbsp;la cave&nbsp;\u00bb ou bien au \u00ab&nbsp;grenier&nbsp;\u00bb de toute fa\u00e7on, exclu du monde des vivants \u00e0 jamais \u2014 comme pour le v\u00e9ritable Osiris&nbsp;: le sexe sera toujours manquant, de toute fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p><small>\u00a9Clo\u00ebt, mars-avril 2005<\/small><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh1\">1<\/a>]&nbsp;.\u2014 Pour emprunter l\u2019expression \u00e0 l\u2019<em>Hamlet<\/em> de Shakespeare, o\u00f9 l\u2019on sait qu\u2019elle d\u00e9signe \u2014 innommable et indicible \u00e0 la fois \u2014 le fant\u00f4me du p\u00e8re mort.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh2\">2<\/a>]&nbsp;.\u2014 Tant il est vrai que tout concept semble tomber en poudre sit\u00f4t qu\u2019on aborde Kafka, l\u2019\u0152uvre de Kakfa.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh3\">3<\/a>]&nbsp;.\u2014 C\u2019est Hermann Kafka, le p\u00e8re, qui incarnerait dans le mythe le tr\u00e8s violent Seth ou Typhon qui d\u00e9coupe le pauvre Osiris (dont le nom signifie sans doute&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le si\u00e8ge de l\u2019\u0152il&nbsp;\u00bb) en quatorze morceaux, et les jette dans le Nil, le fleuve de vie, pour mieux les disperser, les perdre&nbsp;; et, si, d\u2019aventure, le corps pouvait \u00eatre recompos\u00e9 un jour par quelque s\u0153ur compassionnelle, ce dont nous pouvons \u00eatre s\u00fbrs, c\u2019est que, comme pour Osiris, des quatorze morceaux jet\u00e9s dans le grand fleuve de la vie, ce Nil, manquerait toujours le phallus, et, Franz K. ne pourrait \u00eatre tout au plus qu\u2019un Dieu de la cave, un gardien chthonien du monde du \u00ab&nbsp;non-n\u00e9&nbsp;\u00bb ainsi que du monde des morts.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh4\">4<\/a>]&nbsp;.\u2014 Pour emprunter la formule \u00e0 G\u00e9rard de Nerval, <em>Aur\u00e9lia<\/em>, III.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh5\">5<\/a>]&nbsp;.\u2014 traduction plus aguicheuse qui a \u00e9t\u00e9 choisie pour s\u00e9duire le public francophone.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh6\">6<\/a>]&nbsp;.\u2014 On songe d\u00e8s lors, de suite, \u00e0 la machine de \u00ab&nbsp;La Colonie p\u00e9nitentiaire&nbsp;\u00bb, par le jeu des intertextualit\u00e9s, et l\u2019on comprend mieux le projet de l\u2019\u0152uvre envisag\u00e9 dans son ensemble, dans son mouvement vers le silence et vers la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh7\">7<\/a>]&nbsp;.\u2014 alors m\u00eame qu\u2019il la craignait tant, en m\u00eame temps il la voyait comme le seul recours qui lui fut ouvert, possible.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh8\">8<\/a>]&nbsp;.\u2014 qui n\u2019est pas sans emprunter beaucoup au concept \u00e9tabli par Jean Cocteau en 1923 dans un po\u00e8me d\u2019<em>Op\u00e9ra<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis un mensonge qui dit toujours la v\u00e9rit\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh9\">9<\/a>]&nbsp;.\u2014 Charles Baudelaire, \u00ab&nbsp;L\u2019Invitation au voyage&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Spleen et Id\u00e9al&nbsp;\u00bb, LII, in <em>Les Fleurs du Mal<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh10\">10<\/a>]&nbsp;.\u2014 Charles Baudelaire, \u00ab&nbsp;Recueillement&nbsp;\u00bb, 1er novembre 1861, in Revue Europ\u00e9enne, repris dans la troisi\u00e8me \u00e9dition des <em>Fleurs du Mal<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh11\">11<\/a>]&nbsp;.\u2014 <em>Le Proc\u00e8s<\/em>, p. 298-301.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh12\">12<\/a>]&nbsp;.\u2014 \u00ab&nbsp;La Maison&nbsp;\u00bb, p. 298-299, <em>passim<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh13\">13<\/a>]&nbsp;.\u2014 Comment ne pas songer au titre de cet autre ouvrage de Kafka quand on songe \u00e0 l\u2019une des traductions possibles de <em>Der Prozess<\/em>&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh14\">14<\/a>]&nbsp;.\u2014 Dans le beau courage de l\u2019aveu, on retrouverait ici quelque chose de Louis Aragon, inhib\u00e9 notoire lui aussi, qui eut le courage d\u2019avouer son impuissance, ou, du moins, sa semi-impuissance dans un article enqu\u00eate de <em>La R\u00e9volution surr\u00e9aliste<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Enqu\u00eate sur la sexualit\u00e9&nbsp;\u00bb, alors que tous les autres surr\u00e9alistes se vantaient de comportements sinon sadiens, du moins libertins et machistes.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh15\">15<\/a>]&nbsp;.\u2014 Franz Kafka, <em>Journal<\/em>, 20 octobre 1913, p. 292-293, <em>passim<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh16\">16<\/a>]&nbsp;.\u2014 J\u2019ai toujours pens\u00e9 que Baudelaire avait failli de peu \u00eatre le jumeau de Jack l\u2019\u00c9venteur&nbsp;; il s\u2019en est fallu simplement d\u2019une procrastination incurable chez lui, qui fait qu\u2019il devait remettre toujours au lendemain l\u2019assassinat dont il r\u00eavait, pr\u00e9f\u00e9rant l\u2019\u00e9crire. Cf.&nbsp;: \u00ab&nbsp;Une martyre. \/ Dessin d\u2019un ma\u00eetre inconnu&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Fleurs du Mal&nbsp;\u00bb, CX, in <em>Les Fleurs du Mal<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh17\">17<\/a>]&nbsp;.\u2014 Charles Baudelaire, \u00ab&nbsp;Laquelle est la vraie&nbsp;?&nbsp;\u00bb, in <em>Le Spleen de Paris<\/em>, XXXVIII.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh18\">18<\/a>]&nbsp;.\u2014 Substitut de la m\u00e8re, comme toutes les femmes si l\u2019on songe au p\u00e8re qui interdit au fil l\u2019acc\u00e8s aux femmes. Voir&nbsp;: Charles Baudelaire, \u00ab&nbsp;B\u00e9n\u00e9diction&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Spleen et Id\u00e9al&nbsp;\u00bb, I, in <em>Les Fleurs du Mal<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh19\">19<\/a>]&nbsp;.\u2014 Un peu, beaucoup, celle qu\u2019\u00e9voque et qu\u2019invoque G\u00e9rard de Nerval, le pauvre G\u00e9rard, dans \u00ab&nbsp;<em>El Desdichado<\/em>&nbsp;\u00bb, dans <em>Les Chim\u00e8res<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai r\u00eav\u00e9 dans la grotte o\u00f9 nage la sir\u00e8ne\u2026 \/\/ Et j\u2019ai deux fois vainqueur travers\u00e9 l\u2019Ach\u00e9ron&nbsp;: \/ Modulant tour \u00e0 tour sur la lyre d\u2019Orph\u00e9e \/ Les soupirs de la sainte et les cris de la f\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh20\">20<\/a>]&nbsp;.\u2014 Charles Baudelaire, \u00ab&nbsp;Hymne \u00e0 la Beaut\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Spleen et Id\u00e9al&nbsp;\u00bb, XXI, in <em>Les Fleurs du Mal<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh21\">21<\/a>]&nbsp;.\u2014 Je reste intimement persuad\u00e9 que si Baudelaire ne s\u2019\u00e9tait pas invent\u00e9, n\u2019avait pas recouru \u00e0 la catharsis de la litt\u00e9rature, il aurait bien pu, lui aussi, faire carri\u00e8re dans le crime, inventer ses \u00ab&nbsp;Beaux-Arts&nbsp;\u00bb dans le crime, comme Jack l\u2019\u00c9ventreur ou Lacenaire. Il a \u00e9chapp\u00e9 sans doute de tr\u00e8s peu au passage \u00e0 l\u2019acte. Sa procrastination lui a permis, associ\u00e9e \u00e0 son go\u00fbt des lettres, du bourgogne et du laudanum, ainsi de peu d\u2019y \u00e9chapper.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh22\">22<\/a>]&nbsp;.\u2014 Celui de Jouvet, qui a des comptes \u00e0 r\u00e9gler avec Dieu, qui l\u2019oblige \u00e0 se r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 force de martyriser le plus petit d\u2019entre les hommes d\u2019alors, la femme, qu\u2019il fait tomber socialement et moralement, mais sans jamais la toucher, m\u00eame la consommer, au point qu\u2019on peut le penser impuissant. Comme Kafka&nbsp;: impuissant psychiquement, incapable d\u2019aimer. Le principal organe sexuel apr\u00e8s tout n\u2019est-il pas le cerveau&nbsp;: qu\u2019est le sexe sans la libido&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh23\">23<\/a>]&nbsp;.\u2014 qui abonde en occurrences.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh24\">24<\/a>]&nbsp;.\u2014 Charles Baudelaire, \u00ab&nbsp;La B\u00e9atrice&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Spleen et Id\u00e9al&nbsp;\u00bb, CXV, in <em>Les Fleurs du Mal<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh25\">25<\/a>]&nbsp;.\u2014 Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 celui peint par Pascin&nbsp;: \u00e0 ce tor\u00e9ador ridicule peint par Pascin, Pascin ayant demand\u00e9 \u00e0 un ami de poser pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh26\">26<\/a>]&nbsp;.\u2014 \u00ab&nbsp;La Maison&nbsp;\u00bb, p. 299-300, <em>passim<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh27\">27<\/a>]&nbsp;.\u2014 <em>Le Proc\u00e8s<\/em>, p. 298-301.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh28\">28<\/a>]&nbsp;.\u2014 <em>Le Proc\u00e8s<\/em>, p. 298-301.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article101.html#nh29\">29<\/a>]&nbsp;.\u2014 Dans l\u2019\u0153uvre c\u00e9l\u00e8bre qui occupa quasi toute sa vie d\u2019auteur le pauvre Gustave Flaubert, gu\u00e8re plus en forme sur le plan psychique et sexuel que le pragois Franz Kafka. Voir&nbsp;: Gustave Flaubert, <em>La Tentation de Saint Antoine<\/em>, livre impossible, autant que les livres de Kafka, le <em>Faust<\/em> de Goethe, <em>La Fin de Satan<\/em> de Hugo, <em>H\u00e9rodiade<\/em> de Mallarm\u00e9\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Franz Kafka ou l\u2019Homme sans corps \u00ab&nbsp;L\u2019\u00c9PANCHEMENT DU SONGE DANS LA VIE R\u00c9ELLE&nbsp;\u00bb&nbsp;:Pour tenter de&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_editorskit_title_hidden":false,"_editorskit_reading_time":0,"_editorskit_is_block_options_detached":false,"_editorskit_block_options_position":"{}","advgb_blocks_editor_width":"","advgb_blocks_columns_visual_guide":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[],"class_list":["post-456","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-voies-textes-critiques"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.6 - 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