{"id":476,"date":"2007-08-12T16:22:00","date_gmt":"2007-08-12T14:22:00","guid":{"rendered":"http:\/\/revuepolaire.com\/?p=476"},"modified":"2023-10-29T15:31:50","modified_gmt":"2023-10-29T14:31:50","slug":"gogol-ou-lesthetique-du-gouffre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/","title":{"rendered":"Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Un fragment d\u2019une longue \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e sur Gogol en 1999-2000. Vous voulez lire la suite\u2026&nbsp;? Si je n\u2019ai pas l\u2019occasion de la publier, vous en trouverez d\u2019autres fragments sur Polaire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>LES NOUVELLES DE SAINT-P\u00c9TERSBOURG<\/strong><br><strong>de Nicolas GOGOL<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>I\/ UNE ESTH\u00c9TIQUE DU GOUFFRE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Baudelaire publie dans la Revue <em>L\u2019Artiste,<\/em> le 1er Mars 1862, un sonnet intitul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Le Gouffre\u00a0\u00bb. Claude Pichois l\u2019associe \u00e0 cette note que le po\u00e8te, diariste cette fois, prend le 23 janvier 1862\u00a0; elle appartient \u00e0 la s\u00e9rie \u00ab\u00a0Hygi\u00e8ne\u00a0\u00bb de ce qu\u2019on nomme \u00e0 tort les <em>Journaux intimes<\/em> , lesquels sont plut\u00f4t, en g\u00e9n\u00e9ral, des bribes d\u2019essais philosophiques, en vue souvent d\u2019\u00e9tablir une <em>Po\u00e9tique<\/em> , une \u00ab\u00a0po\u00e9tique de la cruaut\u00e9\u00a0\u00bb au m\u00eame titre qu\u2019Antonin Artaud pourra inventer, lui, dans la grande lign\u00e9e baudelairienne, un \u00ab\u00a0Th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9\u00a0\u00bb en 1933\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Au moral comme au physique, j\u2019ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l\u2019action, du r\u00eave, du souvenir, du d\u00e9sir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc.<br>J\u2019ai cultiv\u00e9 mon hyst\u00e9rie avec jouissance et terreur. Maintenant j\u2019ai toujours le vertige, et aujourd\u2019hui 23 janvier 1862, j\u2019ai subi un singulier avertissement, j\u2019ai senti passer sur moi le vent de l\u2019aile de l\u2019imb\u00e9cillit\u00e9.<\/small> Voici le sonnet\u00a0: <small>Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.<br><br>\u2014\u00a0H\u00e9las\u00a0! tout est ab\u00eeme, \u2014 action, d\u00e9sir, r\u00eave,<br>Parole\u00a0! et sur mon poil qui tout droit se rel\u00e8ve<br>Mainte fois de la Peur je sens passer le vent. En haut, en bas, partout, la profondeur, la gr\u00e8ve,<br>Le silence, l\u2019espace affreux et captivant\u2026<br>Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant<br>Dessine un cauchemar multiforme et sans tr\u00eave. J\u2019ai peur du sommeil comme on a peur d\u2019un grand trou,<br>Tout plein de vague horreur, menant on ne sait o\u00f9\u00a0;<br>Je ne vois qu\u2019infini par toutes les fen\u00eatres, Et mon esprit, toujours du vertige hant\u00e9,<br>Jalouse du n\u00e9ant l\u2019insensibilit\u00e9.<br><br>\u2014\u00a0Ah\u00a0! ne jamais sortir des Nombres et des<\/small><strong><small> \u00catres\u00a0!<\/small><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans quelle mesure un rapport d\u2019analogie peut-il \u00eatre pertinent entre Baudelaire, po\u00e8te fran\u00e7ais des ann\u00e9es 1860, et, Gogol, \u00e9crivain p\u00e9tersbourgeois des ann\u00e9es 1840, quand bien m\u00eame Gogol a, durant ses douze ann\u00e9es de p\u00e9r\u00e9grination \u00e0 travers l\u2019Europe du Sud \u2014 (de 1836 \u00e0 1848)\u00a0: Suisse, France, Italie\u00a0: Rome, \u2014 pass\u00e9 l\u2019hiver de 1836-1837 \u00e0 Paris dans un appartement situ\u00e9 \u00e0 l\u2019angle de la place de la Bourse et de la rue Vivienne\u00a0? La r\u00e9ponse est sans doute li\u00e9e \u00e0 l\u2019influence du romantisme allemand \u2014 hoffmannien pour \u00eatre pr\u00e9cis (E.T.A. Hoffmann, 1776-1822), \u2014 et, surtout, \u00e0 la difficult\u00e9 que les deux hommes ont pu avoir avec la question du r\u00e9alisme qui se posait alors en peinture comme en litt\u00e9rature, en France comme en Russie. Baudelaire, ne jurant que par les deux berceaux du Romantisme, L\u2019Angleterre et l\u2019Allemagne, par temp\u00e9rament, \u00e0 ce dilemme a r\u00e9pondu, comme on sait, par la provocation dandy byronienne (G.G. Byron 1788-1824) et \u00ab\u00a0Jeune-France\u00a0\u00bb li\u00e9e au \u00ab\u00a0Petit-C\u00e9nacle\u00a0\u00bb des ann\u00e9es 1830, qu\u2019il reprit \u00e0 son compte\u00a0: d\u2019une part nostalgique de ce qu\u2019avait v\u00e9cu Nerval, romantique tr\u00e8s \u00ab\u00a0allemand\u00a0\u00bb, traducteur du <em>Faust<\/em> goth\u00e9en d\u00e8s 1826-27, d\u2019autre part r\u00e9trograde et r\u00e9actionnaire par nature. C\u2019est ainsi qu\u2019il allia \u2014 avec une prosodie qui doit beaucoup pour la forme au classicisme et surtout \u00e0 Jean Racine \u2014 la r\u00e9alit\u00e9 au symbole, jetant ainsi les bases du symbolisme, lequel peut appara\u00eetre \u00e0 mi chemin entre romantisme et classicisme\u00a0: un recul esth\u00e9tique en somme, dans un hors-lieu conceptuel et d\u00e9corporalis\u00e9\u00a0; \u00e0 la fin de sa vie, en effet, Baudelaire n\u2019agitera plus que des all\u00e9gories, que l\u2019on songe au po\u00e8me \u00ab\u00a0Recueillement\u00a0\u00bb, un des ajouts de l\u2019\u00e9dition des <strong><em>Fleurs du Mal<\/em> de 1861, sonnet qui met en sc\u00e8ne, \u00e0 lui seul, six all\u00e9gories\u00a0; \u00e0 ce m\u00eame dilemme entre tentation r\u00e9aliste et tentation de c\u00e9der au \u00ab\u00a0vieux romantisme\u00a0\u00bb \u2014 comme Baudelaire aimait \u00e0 le nommer, \u2014 Gogol, lui, en faisant r\u00e9f\u00e9rence lui aussi alors surtout aux Anglais et aux Allemands, a r\u00e9pondu en inventant un r\u00e9alisme satyrique, qui, tournant au fantastique, donne \u00e0 son \u0153uvre un caract\u00e8re m\u00e9taphysique surprenant, lequel, de fait, doit \u00eatre pour beaucoup dans la fascination que ses nouvelles peuvent exercer sur le public\u00a0; c\u2019est pour cela, qu\u2019elles d\u00e9jouent le plus souvent la glose cart\u00e9sienne de la critique \u2014 entendons d\u2019une critique qui ne saurait pas se faire po\u00e9tique, \u2014 car pour les comprendre au sens \u00e9tymologique ( <em>comprehendere<\/em> \u00a0: \u00ab\u00a0prendre ensemble\u00a0\u00bb, d\u2019o\u00f9 \u00ab\u00a0assembler dans son esprit\u00a0\u00bb), il faudrait tenter d\u2019exprimer un peu, de cerner un peu l\u2019indicible et l\u2019innommable qui constituent le fond s\u00e9mantique de cette \u0153uvre \u00e9trange\u00a0: un fond sans fond, toujours sujet \u00e0 commentaire, le commentaire s\u2019av\u00e9rant de fait sans fin. L\u2019\u0153uvre n\u2019\u00e9tant jamais exorcis\u00e9e tout \u00e0 fait\u00a0: continue \u00e0 nous infester.<br>On parle souvent d\u2019un Gogol \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb \u2014 tout du moins dans la critique traditionnelle, colleuse \u00e0 bon compte d\u2019\u00e9tiquettes \u00e9ditoriales plus propices \u00e0 la vente, \u00e0 la logorrh\u00e9e \u00ab\u00a0sorbonagre\u00a0\u00bb de pacotille, \u2014 mais le simple fait de d\u00e9busquer dans son \u0153uvre la pr\u00e9sence sous-jacente et continuelle d\u2019une esth\u00e9tique de l\u2019innommable et de l\u2019indicible, jouant sans cesse sur la contradiction, l\u2019antith\u00e8se et le paradoxe, se d\u00e9jouant en somme de toute tentative formelle, la situe bien, d\u2019embl\u00e9e, dans une perspective esth\u00e9tique romantique. Ce que tente, en effet, d\u2019exprimer, dans ses nouvelles, Nicolas Gogol, \u2014 ce \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb devrions-nous dire \u2014 ne se con\u00e7oit pas bien\u00a0: cela \u2014 ce \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb \u2014 ne s\u2019\u00e9nonce pas clairement, et, cela annonce bel et bien l\u2019univers de l\u2019inconscient tel que tentera de le d\u00e9crypter cinquante ans plus tard, la psychanalyse. En outre, la r\u00e9f\u00e9rence implicite et perp\u00e9tuelle \u00e0 ce g\u00e9ant du conte fantastique allemand qu\u2019est Hoffmann \u2014 lequel sombra dans une forme de folie comme Gogol, \u2014 corrobore que tout dans son \u0153uvre nous place dans le \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb romantique, innommable et indicible, m\u00eame si la tentation peut \u00eatre, pour Gogol \u2014 pour tenter de se pacifier, de se raccrocher au \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb \u2014\u00a0: r\u00e9aliste. Elle n\u2019atteint pas son but. Humainement, c\u2019est une catastrophe. Litt\u00e9rairement\u00a0: Dieu merci\u00a0! c\u2019est au contraire un succ\u00e8s, un cadeau de l\u2019esprit, inesp\u00e9r\u00e9, inimitable, in\u00e9gal\u00e9. La grande litt\u00e9rature s\u2019\u00e9crivant toujours en marge, sur la frange, dans un <em>no-man\u2019s land<\/em> , en tout point ph\u00e9nom\u00e9nologique (Voir\u00a0: <em>La Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit<\/em> , Hegel, 1807), mais, jamais selon une logique, un ordre pr\u00e9\u00e9tabli. C\u2019est de son d\u00e9sordre, qu\u2019un ordre, \u00e0 terme, s\u2019\u00e9tablit, plut\u00f4t se r\u00e9v\u00e8le, \u00e9pousant tous les m\u00e9andres de l\u2019\u00eatre cr\u00e9ateur qui se cherche et qui se construit, pr\u00e9cis\u00e9ment toujours sur ce qui se d\u00e9robe\u00a0: les plus grandes \u0152uvres se b\u00e2tissant toujours sur ce terrain mouvant de l\u2019interrogation essentielle, que nulle r\u00e9ponse, jamais, ne parviendra \u00e0 combler. \u2014 \u00ab\u00a0 <em>Mus es sein\u00a0? Es mus sein\u00a0!<\/em> \u00a0\u00bb disait Beethoven. Question et r\u00e9ponse \u00e0 la fois, il n\u2019est pas question pour l\u2019artiste de sortir de \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb. Le r\u00f4le de la critique, \u00e0 terme, est alors de th\u00e9oriser ce d\u00e9sordre apparent qu\u2019est la contradiction, qui cache un ordre sup\u00e9rieur, car sorti de l\u2019\u00ab\u00a0essence\u00a0\u00bb \u2014 produit de la totalit\u00e9 de l\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb (du \u00ab\u00a0 <em>Sein<\/em> \u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0 <em>Zeit<\/em> \u00a0\u00bb dirait Heidegger) et non de son seul esprit, de sa seule raison \u2014\u00a0: l\u2019esprit est toujours au-del\u00e0, du moins celui du cr\u00e9ateur\u00a0; il se devance toujours, m\u00eame si devant s\u2019ouvrent des gouffres\u00a0: ceux de l\u2019inconcevable et ceux de la folie (mais est-ce un probl\u00e8me pour lui quand on sait que pour Hegel [177O-1831] rejoignant par l\u00e0 les intuitions d\u2019H\u00e9raclite et de Spinoza\u00a0: \u00ab\u00a0Le concept d\u2019\u00eatre [\u2026] \u00e9quivaut, dans son absence de contenu, au n\u00e9ant. Inversement, comme pens\u00e9e de ce vide, le n\u00e9ant est lui-m\u00eame un \u00eatre et, en raison de sa puret\u00e9, le m\u00eame que l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb, assertion que l\u2019on peut lire in <em>La Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit<\/em> , 1807). Le d\u00e9sordre artistique, sorte de retour, en quelque sorte, au <em>Chaos<\/em> grec, d\u2019o\u00f9 tout provient, o\u00f9 tout retourne \u00e0 la fin, est toujours le ventre d\u2019un ordre qui mettra du temps \u00e0 se concevoir, et, souvent, ne se fera jour qu\u2019apr\u00e8s une lente gestation\u00a0: porteur du \u00ab\u00a0 <em>Sein<\/em> \u00a0\u00bb (de l\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb) dans le \u00ab\u00a0 <em>Zeit<\/em> \u00a0\u00bb (le temps), le po\u00e8te est toujours \u00ab\u00a0port\u00e9\u00a0\u00bb par son \u00e9poque, invisible aux yeux de ses contemporains, il est ressenti comme un poids, un corps \u00e9trange, sinon m\u00eame un corps \u00e9tranger, un abc\u00e8s\u00a0; il ne pousse son cri, il ne fait entendre sa voix que dans l\u2019\u00e9poque qui suit. L\u2019\u0153uvre alors commence sa vie, \u00e9chappant \u00e0 son \u00e9poque, m\u00eame si elle en a \u00e9t\u00e9 le plus intimement nourrie.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les cinq nouvelles, dites \u00ab\u00a0de Saint-P\u00e9tersbourg\u00a0\u00bb, une se distingue par son volume\u00a0: \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bb\u00a0; elle fait environ cinquante pages, alors que les autres n\u2019en comprennent, environ, que vingt. En outre, elle comporte aussi deux volets \u2014 on retrouvera cette manie de construire l\u2019\u0153uvre en diptyque dans d\u2019autres nouvelles, \u2014 et, a n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 son auteur deux versions\u00a0: la premi\u00e8re para\u00eet en 1835 et la seconde en 1842. S\u2019il a fallu deux versions, soyons pratiques, d\u00e9duisons\u00a0: c\u2019est donc que le sujet lui r\u00e9sistait, ou, mieux encore pour le critique et le lecteur\u00a0: que l\u2019objet lui \u00e9chappait. Entre 1835 et 1842, les biographies concordent sur ce point \u2014 celle de Nabokov ou de Troyat, pour ne citer qu\u2019elles \u2014 Gogol a chang\u00e9 de personnalit\u00e9\u00a0: le jeune romantique rebelle et r\u00e9volt\u00e9, porteur de l\u2019esprit de r\u00e9forme, de contestation et d\u2019esp\u00e9rance paysanne des \u00ab\u00a0d\u00e9cembristes\u00a0\u00bb \u2014 esp\u00e9rance r\u00e9volutionnaire et messianique noy\u00e9e dans le sang de la r\u00e9pression,\u00a0\u2014,s\u2019est mu\u00e9 en un conservateur mystique jusqu\u2019\u00e0 l\u2019hyst\u00e9rie, d\u00e9busquant partout le p\u00e9ch\u00e9, et, consid\u00e9rant qu\u2019il n\u2019a jusqu\u2019alors cr\u00e9\u00e9, \u00e0 l\u2019instigation du Diable, que des ouvrages qui le d\u00e9\u00e7oivent par leur contenu, l\u2019ab\u00eeme sans fond qu\u2019ils r\u00e9v\u00e8lent selon lui sans jamais apporter le message de paix et de lumi\u00e8re qu\u2019il r\u00eavait de prodiguer. Cette insatisfaction spirituelle, \u00e0 l\u2019instar si l\u2019on veut de l\u2019angoisse goth\u00e9enne ou de l\u2019hyst\u00e9rie bouffonne d\u2019Hoffmann, est un des aspects essentiels du caract\u00e8re de Nicolas Gogol, d\u00e8s son enfance\u00a0; elle est incontestablement un des moteurs de la vocation litt\u00e9raire qui le saisit et le poss\u00e8de\u00a0; elle s\u2019accentuera seulement avec les ann\u00e9es\u00a0; il perdra peu \u00e0 peu ce qui faisait son g\u00e9nie et qui le sauvait de la folie\u00a0: un sens critique surdimensionn\u00e9 qui lui donnait ce redoutable humour, qui le sauva tout un temps du \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb\u00a0; c\u2019est, au reste, des cons\u00e9quences des privations et des mortifications qu\u2019il s\u2019imposera d\u00e8s qu\u2019il s\u2019engluera dans cette crise mystique qui lui fera, dans un premier temps, perdre tout son talent, puisqu\u2019il s\u2019autocensurera, et qu\u2019il mourra en 1852. La biographie que Vladimir Nabokov (1899-1977) a consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9crivain ukrainien, \u00e9migr\u00e9 \u00e0 Saint-P\u00e9tersbourg o\u00f9 Nabokov est n\u00e9 en 1899, nous r\u00e9v\u00e8le l\u2019agonie plus que particuli\u00e8re du dramaturge et du romancier, du nouvelliste\u00a0; elle sugg\u00e8re aussi clairement que cette mysticit\u00e9 mal g\u00e9r\u00e9e scl\u00e9rosa puis st\u00e9rilisa tout esprit cr\u00e9ateur chez lui.<br>Regarder une \u0153uvre avec un regard critique, quelle qu\u2019elle soit, c\u2019est chercher \u00e0 en d\u00e9finir les m\u00e9canismes. Comme le rappelait Mallarm\u00e9 au post-impressionniste Degas, un jour, lors d\u2019un de ses lundis rue de Rome \u2014 Mallarm\u00e9 recevait en effet chez lui l\u2019\u00e9lite symboliste qui le consid\u00e9rait comme le pape du mouvement \u2014\u00a0: \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas avec des id\u00e9es qu\u2019on \u00e9crit un po\u00e8me, c\u2019est [d\u2019abord] avec des mots\u00a0\u00bb. Aborder <em>Le Portrait<\/em> , c\u2019est \u00eatre confront\u00e9 aussit\u00f4t \u00e0 une figure de rh\u00e9torique connue, et, souvent productrice de sens, quasiment \u00e0 l\u2019infini\u00a0: la mise en abyme\u00a0; elles se superposent l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, tout au long du texte cr\u00e9ant ainsi un abyme infini\u00a0: \u00ab\u00a0un gouffre\u00a0\u00bb pour utiliser le mot baudelairien d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 comme analogie. On pourrait donc parler, pour tenter de d\u00e9finir l\u2019\u0153uvre et le projet gogolien dans <em>Les Nouvelles de Saint-P\u00e9tersbourg<\/em> , d\u2019esth\u00e9tique de la mise en abyme, voire m\u00eame d\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb, \u00e0 terme. Cela peut sembler \u00e0 propos. L\u2019esth\u00e9tique de la mise en abyme, on le sait, avait d\u00e9j\u00e0 port\u00e9 l\u2019art pictural \u00e0 l\u2019un de ses sommets dans le tableau de V\u00e9lasquez intitul\u00e9 <em>Les M\u00e9nines<\/em> , o\u00f9, l\u2019on en d\u00e9nombre trois\u00a0; dans la premi\u00e8re, par le simple fait que le peintre se repr\u00e9sente soi en train de peindre son tableau, en regardant, par-del\u00e0 le temps et les si\u00e8cles un spectateur intemporel, il affirme que ce spectateur intemporel, ce \u00ab\u00a0regardant\u00a0\u00bb, est le vrai sujet du tableau, rappelant, par l\u00e0-m\u00eame, que l\u2019art appelle la cr\u00e9ation de celui qui s\u2019y confronte\u00a0; V\u00e9lasquez, dans cette premi\u00e8re mise en abyme, nous souffle par-del\u00e0 la mort que par-del\u00e0 un mod\u00e8le (lequel est sujet) qui n\u2019est qu\u2019un pr\u00e9texte, le sujet du tableau se confond ici \u00e0 l\u2019objet\u00a0: celui du regard suscit\u00e9 par le regard du peintre\u00a0; ce regard implique un \u00e9change d\u2019alt\u00e9rit\u00e9, mu par un regard f\u00e9condant, susceptible \u00e0 terme d\u2019accoucher une r\u00e9alit\u00e9, chaque fois nouvelle selon les \u00e9poques travers\u00e9es, qui fait du tableau m\u00eame une \u0153uvre ma\u00efeutique, un ventre susceptible de porter et de concevoir de la pens\u00e9e toujours nouvelle, du r\u00e9el \u00e0 na\u00eetre, bref qu\u2019il constitue un chef d\u2019\u0153uvre\u00a0; rappelant par l\u00e0 qu\u2019un chef d\u2019\u0153uvre est toujours cr\u00e9ateur sans fin de pens\u00e9e, donc de r\u00e9alit\u00e9 neuve\u00a0; cette premi\u00e8re mise en abyme imagin\u00e9e par V\u00e9lasquez pourrait correspondre aux interventions de Gogol qui commente l\u2019action dans <em>La Perspective Nevski<\/em> , et, se peint en quelque sorte lui-m\u00eame face \u00e0 son sujet (ce qu\u2019il repr\u00e9sente), pour mieux sugg\u00e9rer son objet (pourquoi il le repr\u00e9sente)\u00a0; dans la seconde mise en abyme constitutive des <em>M\u00e9nines<\/em> , V\u00e9lasquez repr\u00e9sente le roi et la reine d\u2019Espagne qui posent de face dans le tableau et \u00e0 qui le peintre tourne donc le dos tr\u00e8s symboliquement, leur reflet se projetant dans un miroir situ\u00e9 au fond du tableau o\u00f9 il n\u2019apparaissent que de dos comme des ombres d\u00e9j\u00e0 en route vers la mort, celle-l\u00e0, cette mise en abyme-l\u00e0, rend le message clair\u00a0: les grandeurs sont p\u00e9rissables, la seule royaut\u00e9 est celle du regard, non celle du commanditaire passager qui paye, la seule richesse est d\u2019\u00eatre en vie, de pouvoir voir et juger\u00a0; cette mise en abyme peut trouver sa correspondance dans le d\u00e9nigrement apport\u00e9 par le P\u00e9tersbourgeois d\u2019adoption \u00e0 la hi\u00e9rarchie p\u00e9tersbourgeoise, trop \u00ab\u00a0bourgeoise\u00a0\u00bb \u00e0 son go\u00fbt \u2014 au sens romantique du mot, non marxiste, c\u2019est dire\u00a0: trop convenue\u00a0[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nb1\">1<\/a>] \u2014\u00a0; la troisi\u00e8me et derni\u00e8re mise en abyme enfin imagin\u00e9e par V\u00e9lasquez est un hidalgo qui se trouve au fond du tableau dans un encadrement de porte violemment \u00e9clair\u00e9\u00a0: est-ce une fa\u00e7on de dire que la vraie grandeur de l\u2019Espagne provient de sa noblesse et non du roi\u00a0? \u00c0 cette mise en abyme-l\u00e0, quel aspect de l\u2019\u0153uvre gogolienne associer, sinon l\u2019ombre de ce qu\u2019auraient pu devenir Tchartkov ou Piskarev, s\u2019ils n\u2019avaient pas sombr\u00e9 tous deux dans la folie, comme leur auteur y sombrera du reste, peu \u00e0 peu, \u00e0 sa fa\u00e7on, lui aussi\u00a0? Le seul \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l\u2019ironie de Gogol, n\u2019est-il pas l\u2019artiste au fond, entendons bien\u00a0: le vrai, celui au fond du \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb, lucide, quand il se rend compte que l\u2019art est un \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb, comme l\u2019auteur du portrait du vieillard diabolique, du Diable en fait, dans \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bb, qui se repent de l\u2019avoir peint et se condamne \u00e0 la mortification\u00a0? Le peintre de la nouvelle \u00ab\u00a0L\u2019\u00c9glise des J\u00e9suites\u00a0\u00bb de E.T.A. Hoffmann, ici, n\u2019est pas loin. Seul, le peintre devenu religieux, et repentant, \u00e9chappe \u00e0 la foudre satyrique du d\u00e9miurge Gogol. Car, Tchartkov comme Piskarev, deux images de l\u2019artiste rat\u00e9 ou qui s\u2019est trahi, eux, n\u2019\u00e9chappent pas, bien \u00e9videmment, \u00e0 la condamnation de Gogol\u00a0: ils p\u00e9rissent tous deux mis\u00e9rablement, conscient de leur damnation sans rem\u00e8de, ni sans retour.<br>Dans <em>Le Portrait<\/em> , les mises en abyme sont \u00e0 ce point innombrables, qu\u2019elles constituent \u00ab\u00a0 <em>an sich<\/em> \u00a0\u00bb, en soi, une esth\u00e9tique. Il y a d\u2019abord celle de cette premi\u00e8re version suivie d\u2019une seconde\u00a0; ensuite, il y a celle des deux volets du diptyque, avec retour chronologique dans le temps, avec \u00ab\u00a0 <em>flash-back<\/em> \u00a0\u00bb (dirait-on en langage cin\u00e9matographique), ce dans le second volet\u00a0; enfin, Gogol, artiste parlant de l\u2019art dans son \u0153uvre, constitue en soi une autre mise en abyme. Et\u2026 la figure se multiplie, \u00e0 l\u2019infini\u2026 Le sujet m\u00eame de la nouvelle situe le lecteur entre d\u00e9j\u00e0 deux m\u00e9diums diff\u00e9rents\u00a0: la litt\u00e9rature et l\u2019art pictural\u00a0; au XVIIe si\u00e8cle fran\u00e7ais \u2014 la France \u00e9tant un des mod\u00e8les litt\u00e9raires pour Gogol comme pour beaucoup d\u2019\u00e9crivains russes d\u2019alors, \u2014 le portrait est un genre \u00e0 part enti\u00e8re au m\u00eame titre que la lettre qui d\u00e9finit l\u2019art \u00e9pistolaire\u00a0: citons La Bruy\u00e8re et ses <em>Caract\u00e8res<\/em> , voire Moli\u00e8re au th\u00e9\u00e2tre avec <em>Tartuffe, L\u2019Avare, le Bourgeois-gentihomme ou Don Juan<\/em> , qui, \u00e0 leur mani\u00e8re, t\u00e9moignent du genre. L\u00e9onard de Vinci disait d\u00e9j\u00e0 en substance\u00a0: \u00ab\u00a0si tu appelles l\u2019art du peintre \u00ab\u00a0po\u00e9sie muette\u00a0\u00bb, alors tu dois appeler \u00ab\u00a0peinture qui parle\u00a0\u00bb l\u2019art du po\u00e8te\u00a0\u00bb. Ce que Gogol interroge avec \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bbqui appara\u00eet comme une mise en abyme de la litt\u00e9rature tout enti\u00e8re, c\u2019est la part muette de l\u2019\u00e9criture, pour savoir et pouvoir r\u00e9pondre \u00e0 ce probl\u00e8me\u00a0: au plan moral, spirituel, est-elle bonne ou mauvaise, rel\u00e8ve-t-elle du \u00ab\u00a0Bien\u00a0\u00bb ou du \u00ab\u00a0Mal\u00a0\u00bb, vient-elle de \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb ou du \u00ab\u00a0Diable\u00a0\u00bb (question baudelairienne)\u00a0? Il se plaint, on l\u2019a dit, de ses productions\u00a0; pour comprendre le choix de cette esth\u00e9tique tr\u00e8s particuli\u00e8re, il s\u2019agit de voir aussi \u2014 pour lui comme pour le lecteur, de \u00ab\u00a0savoir\u00a0\u00bb plut\u00f4t \u2014 o\u00f9 et \u00e0 quoi l\u2019\u00e9criture l\u2019a men\u00e9 et ce qu\u2019elle lui a co\u00fbt\u00e9 en m\u00e9tamorphoses. Le caract\u00e8re dualiste et moral du questionnement gogolien, par le biais rh\u00e9torique et savant de la mise en abyme, nous le retrouvons avec la pr\u00e9sence dans l\u2019\u0153uvre de deux tableaux antith\u00e9tiques\u00a0: d\u2019abord, un portrait qu\u2019on peut qualifier de \u00ab\u00a0divin\u00a0\u00bb, r\u00e9alis\u00e9 par un confr\u00e8re parti longuement m\u00e9diter dans la solitude et le travail fervents en Italie \u2014 berceau des Arts selon Gogol \u2014 lequel envoi d\u2019\u0153uvre appara\u00eet un peu avant la fin de la premi\u00e8re partie de la nouvelle, acc\u00e9l\u00e9rant la d\u00e9gradation de Tchartkov, puis, le fameux \u00ab\u00a0Portrait\u00a0\u00bb diabolique qui est celui achet\u00e9 au d\u00e9but de la nouvelle \u2014 symboliquement dans un lieu o\u00f9 s\u2019exerce cette activit\u00e9 \u00ab\u00a0diabolique\u00a0\u00bb selon Baudelaire\u00a0: le commerce\u00a0[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nb2\">2<\/a>] \u2014 au march\u00e9 Chtchoukine. On pourrait, au reste, ajouter un troisi\u00e8me tableau pour compl\u00e9ter le jeu pictural des mises en abyme avec le portrait de \u00ab\u00a0Psych\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: la m\u00e8re de la jeune mondaine, on le lit clairement, ressent le portrait de sa fille, tout comme ses amies aussi, comme quelque part \u00ab\u00a0diabolique\u00a0\u00bb\u00a0: elle en a peur\u00a0; ses amies, elles, vont en rougir. En outre, le portait lui-m\u00eame, \u00e9ponyme, celui du pr\u00eateur, du vieux juif en costume chinois \u2014 du Diable, mais ce n\u2019est jamais dit, puisqu\u2019il est l\u2019Innommable, par excellence, \u2014 s\u2019il appara\u00eet au d\u00e9but, r\u00e9appara\u00eet \u00e0 la fin, comme s\u2019il s\u2019agissait en fait d\u2019une signature \u00e0 toute l\u2019histoire, au destin damn\u00e9 de Tchartkov. \u00c0 ces mises en abyme nombreuses, il faudrait ajouter celle ultime, plus radicale encore, que l\u2019on peut formuler ainsi\u00a0: le peintre travaille la mati\u00e8re picturale et la m\u00e9tamorphose, la mati\u00e8re picturale travaille l\u2019individu et le m\u00e9tamorphose aussi. En fait, d\u2019ultime mise en abyme\u2026 Et c\u2019est l\u00e0 pour rester sur un suspens avouant qu\u2019on ne peut tout dire ni non plus tout analyser, car il y en a d\u2019autres, beaucoup d\u2019autres\u2026\u00a0: elles sont quasi infinies\u00a0; ce qui donne \u00e0 l\u2019\u0153uvre son caract\u00e8re fascinant.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour pr\u00e9ciser cette notion d\u2019esth\u00e9tique de la mise en abyme, tenter de la formaliser plus th\u00e9oriquement, on pourrait se prendre \u00e0 songer au propos d\u2019Antonin Artaud, un des grands po\u00e8tes \u00ab\u00a0fous\u00a0\u00bb qui interrogea l\u2019existence et la condition humaine au moyen du m\u00eame m\u00e9dium que Gogol\u00a0: les mots\u00a0; il se plaignait \u00e0 Jacques Rivi\u00e8re, au d\u00e9but de son parcours de po\u00e8te et donc d\u2019\u00e9crivain, de sentir dans sa pens\u00e9e \u2014 dans sa pens\u00e9e comme dans tout son \u00eatre \u2014 comme \u00ab\u00a0un point de d\u00e9possession central\u00a0\u00bb\u00a0; il l\u2019\u00e9crivit magnifiquement \u00e0 Rivi\u00e8re, alors \u00e9minence grise \u00e0 la prestigieuse <em>nrf<\/em> , dans une lettre reprise plus tard dans son recueil phare\u00a0: <em>L\u2019Ombilic des limbes<\/em> (1925). Allons plus loin. Dans \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bb, o\u00f9 je pr\u00e9tends que s\u2019affirme partout une esth\u00e9tique de la mise en abyme, de fa\u00e7on quasi \u00ab\u00a0manifeste\u00a0\u00bb \u2014 entendons au sens de manifeste esth\u00e9tique \u2014\u00a0: la nouvelle elle-m\u00eame est un lieu ambigu de d\u00e9perdition et de cr\u00e9ation s\u00e9mantique, \u00e0 la fois trou noir et n\u00e9buleuse. \u00ab\u00a0 <em>Muss es sein\u00a0? Es muss sein\u00a0!<\/em> \u00a0\u00bb \u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 Beethoven dans ses \u00e9crits intimes, pour tenter de nommer, donc de poss\u00e9der un peu, le ph\u00e9nom\u00e8ne myst\u00e9rieux de la cr\u00e9ation artistique. La phrase du musicien g\u00e9nial r\u00e9v\u00e8le que le chef d\u2019\u0153uvre n\u2019est pas seulement une r\u00e9ponse p\u00e9remptoire, mais plut\u00f4t interrogation et r\u00e9ponse conjointe, en m\u00eame temps, \u00e0 l\u2019infini. H\u00e9raclite disait d\u00e9j\u00e0 en substance que la v\u00e9rit\u00e9 ne peut exister sans contenir la force qui la nie, Cocteau disait lui qu\u2019un chef d\u2019\u0153uvre doit \u00ab\u00a0semer des points d\u2019interrogations \u00e0 foison\u00a0\u00bb\u00a0; de fait, il les s\u00e8me, ici\u00a0; ce qui permettait au critique Jean Gu\u00e9henno de conclure\u00a0: \u00ab\u00a0autant de lecteurs, autant de livres\u00a0!\u00a0\u00bb La pens\u00e9e d\u2019H\u00e9raclite\u00a0: la v\u00e9rit\u00e9 ne peut exister sans contenir la force qui la nie, Leibniz, et, \u00e0 terme, Hegel, la suivront, la corroboreront. Le \u00ab\u00a0roi des badauds\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019anti-po\u00e8te\u00a0[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nb3\">3<\/a>]\u00a0\u00bb par excellence pourtant pour Baudelaire, Voltaire, croyait lui aussi en ce vieux principe ma\u00efeutique socratique\u00a0: \u00ab\u00a0un bon ouvrage est un ouvrage dont le lecteur fait la moiti\u00e9.\u00a0\u00bb Bref, le chef d\u2019\u0153uvre, en proposant un univers \u00e0 l\u2019image de notre univers humain, c\u2019est-\u00e0-dire fait de contraste et de contraires qui s\u2019affrontent perp\u00e9tuellement, rend compte, toujours, de leur tension perp\u00e9tuelle, g\u00e9n\u00e9rant le mouvement perp\u00e9tuel de l\u2019\u00e2me humaine tant qu\u2019elle est encore soumise au choix. On peut le dire en image\u00a0: elle en rend compte selon le fameux \u00ab\u00a0losange\u00a0\u00bb m\u00e9taphorique du monde invent\u00e9, invoqu\u00e9 par l\u2019\u00e9v\u00eaque Nicolas de Cues, et constitu\u00e9 de deux triangles invers\u00e9 coll\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, l\u2019un pointe en haut, l\u2019autre pointe en bas \u2014 \u00ab\u00a0 <em>pyramis lucis<\/em> \u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0 <em>pyramis tenebr\u00e6<\/em> \u00a0\u00bb \u2014 respectivement symboliques de la cr\u00e9ation de Dieu et de l\u2019acr\u00e9ation diabolique\u00a0; ce losange, <em>imago mundi<\/em> (image du monde) \u00e9tant alors le lieu de tout ce qui fait et tout ce qui d\u00e9fait, des puissances de \u00ab\u00a0concentration\u00a0\u00bb pour l\u2019un, et, de \u00ab\u00a0vaporisation\u00a0[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nb4\">4<\/a>]\u00a0\u00bb pour l\u2019autre, pour utiliser le langage de l\u2019illuministe Emerson repris ensuite par Baudelaire parmi les phrases-\u00ab\u00a0phares\u00a0\u00bb, les phrases-clefs, par lui not\u00e9es dans ses carnets. C\u2019est de l\u2019expression plus ou moins fid\u00e8le de cette tension que l\u2019\u0153uvre tire toute sa force de vie. \u2014 Question\u00a0: que doit \u00eatre une \u0153uvre, pour changer de m\u00e9taphore, d\u2019analogie, de symbole, mais pour rester dans la symbolique alchimique ch\u00e8re \u00e0 Rimbaud et aux mystiques allemands th\u00e9osophes ou pansophistes\u00a0? \u2014 R\u00e9ponse\u00a0: un serpent qui se mord la queue, comme le c\u00e9l\u00e8bre <em>Ouroboros<\/em> des alchimistes. Voil\u00e0 \u00e0 quoi se trouve soumise \u00ab\u00a0L\u2019Alchimie du Verbe\u00a0\u00bb elle aussi, d\u2019autant que, selon <em>La Gen\u00e8se<\/em> , elle est \u00e0 l\u2019origine de tout. Dans tous les chefs d\u2019\u0153uvre, les extr\u00eames se touchent\u00a0; c\u2019est ce qui les rend \u00ab\u00a0productifs\u00a0\u00bb comme disait, jadis, la critique marxiste, mais avec, bien s\u00fbr, un autre point de vue, ici. On ne s\u2019\u00e9tonnera donc pas que G\u0153the ait senti la n\u00e9cessit\u00e9 pour parler des \u0153uvres, des arts, d\u2019inventer un n\u00e9ologisme pour les qualifier\u00a0: l\u2019adjectif \u00ab\u00a0d\u00e9monique\u00a0\u00bb, lequel signifiait que, pour lui, aucune \u0153uvre n\u2019\u00e9chappait \u00e0 l\u2019influence diabolique, le g\u00e9nie devant exprimer \u00e0 la fois la part divine et la part diabolique \u00ab\u00a0en soi\u00a0\u00bb du cr\u00e9ateur de l\u2019\u0153uvre\u2026 le cr\u00e9ateur, cr\u00e9ant, comme tout cr\u00e9ateur, \u00ab\u00a0\u00e0 son image\u00a0\u00bb, l\u2019\u0153uvre \u00e9tait ainsi pour lui et par fatalit\u00e9 condamn\u00e9e \u00e0 exprimer cette dualit\u00e9 essentielle chez tout \u00eatre, fondamentale. La th\u00e9orie de G\u0153the pour l\u2019essentiel n\u2019a pas vieillie. Cette dualit\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre de Gogol, dans \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bb pr\u00e9cis\u00e9ment, cr\u00e9e un balancement manich\u00e9en incessant entre forces du \u00ab\u00a0Bien\u00a0\u00bb et forces du \u00ab\u00a0Mal\u00a0\u00bb\u00a0; ce balancement est tellement incessant qu\u2019il en devient un tournoiement vertigineux, aussi profond que le \u00ab\u00a0maelstr\u00f6m\u00a0\u00bb d\u2019Edgar Allan Poe ou \u00ab\u00a0L\u2019Enfer\u00a0\u00bb imagin\u00e9 par Dante. L\u2019\u0153uvre gogolien correspond donc, premi\u00e8rement, \u00e0 une esth\u00e9tique de la mise en abyme d\u2019abord, du balancement manich\u00e9en ensuite, et, \u00e0 terme, du tournoiement incessant\u00a0: cr\u00e9ant ainsi une hypostase esth\u00e9tique, o\u00f9 se cr\u00e9e et se perd le sens. C\u2019est ce qui donne \u00e0 l\u2019\u0153uvre gogolien son caract\u00e8re fascinant, hallucinant, et, \u00e0 Gogol, son cr\u00e9ateur, ce c\u00f4t\u00e9 hallucin\u00e9, fascinant. On aurait envie de citer ici \u2014 \u00e0 propos sans doute \u2014 le Nerval du \u00ab\u00a0Christ aux oliviers\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0imit\u00e9 de Jean-Paul\u00a0\u00bb, qui fait le m\u00eame constat que lui\u00a0: \u00ab\u00a0Dieu est mort\u00a0! le ciel est vide\u2026 \/ Pleurez\u00a0! enfants, vous n\u2019avez plus de p\u00e8re\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p><strong><small>En cherchant l\u2019\u0153il de Dieu, je n\u2019ai vu qu\u2019un orbite<br>Vaste, noir et sans fond, d\u2019o\u00f9 la nuit qui l\u2019habite<br>Rayonne sur le monde et s\u2019\u00e9paissit toujours&nbsp;;<\/small><\/strong><strong><small>Un arc-en-ciel \u00e9trange entoure ce puits sombre,<br>Seuil de l\u2019ancien chaos dont le n\u00e9ant est l\u2019ombre,<br>Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours&nbsp;[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nb5\">5<\/a>]&nbsp;!<\/small><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il para\u00eet d\u00e8s lors important de tenter de d\u00e9finir quel est le point central de l\u2019\u0153uvre, quel est ce \u00ab\u00a0point\u00a0\u00bb ambigu \u00ab\u00a0de d\u00e9possession central\u00a0\u00bb (A. Artaud) et de cr\u00e9ation, de perte et de r\u00e9v\u00e9lation, puisqu\u2019autour de cette probl\u00e9matique situ\u00e9e au c\u0153ur de l\u2019ensemble et esth\u00e9tique et s\u00e9mantique qu\u2019est l\u2019\u0153uvre, gravitent et circulent toutes les autres, rendues soudain ainsi annexes. Si l\u2019\u0153uvre gogolienne est une \u0153uvre \u00ab\u00a0grave\u00a0\u00bb au-del\u00e0 du rire qu\u2019elle suscite parfois \u2014 pas si souvent, \u2014 si ce rire est de toute fa\u00e7on par essence \u00ab\u00a0satanique\u00a0[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nb6\">6<\/a>]\u00a0\u00bb quoi qu\u2019il advienne \u2014 pour reprendre \u00e0 nouveau pour le d\u00e9finir une expression baudelairienne, \u2014 c\u2019est qu\u2019elle fonctionne ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0par gravit\u00e9\u00a0\u00bb, et, au sens le plus \u00ab\u00a0litt\u00e9ral\u00a0\u00bb. L\u00e0 encore, le principe de mise en abyme fonctionne entre l\u2019auteur et le lecteur\u00a0: \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bb est un miroir, comme le portrait dans \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bb est un miroir lui-m\u00eame. \u00ab\u00a0Ce que veut le lecteur\u00a0\u00bb dit Jean Cocteau encore, apr\u00e8s Voltaire, Gu\u00e9henno et tous les autres, \u00ab\u00a0c\u2019est se lire\u00a0\u00bb\u00a0: il y a chez le lecteur le m\u00eame d\u00e9sir que Gogol pouvait avoir\u00a0: Montaigne (1533-1592), d\u00e9j\u00e0, dans <em>Les Essais<\/em> (1580-95) \u00e9crivait pour se conna\u00eetre et s\u2019instruire, si on l\u2019en croit. Se rassurer et se faire peur\u00a0: deux moteurs de l\u2019acte d\u2019\u00e9crire, deux moteurs de l\u2019acte de cr\u00e9ation qu\u2019est la lecture, la vraie lecture. Le lecteur est fondamentalement \u2014 on dirait presque\u00a0: par nature \u2014 investi du d\u00e9sir d\u2019avoir peur et d\u2019\u00eatre s\u00e9duit, d\u2019\u00eatre rassur\u00e9 et interrog\u00e9 essentiellement sur l\u2019essentiel de sa vie, sur l\u2019essence, sur l\u2019essence de son existence. La fin de la premi\u00e8re partie du \u00ab\u00a0Portrait\u00a0\u00bb, dans sa premi\u00e8re version, montrera Tchartkov dans la chambre obscure de la cr\u00e9ation\u2026 bref, dans la <em>camera obscura<\/em> du peintre, qui, soudain se r\u00e9v\u00e9lera dans son d\u00e9lire accusatrice, pour accuser la supercherie de son art\u00a0: sa chambre de mort, les murs de sa chambre d\u2019agonie\u2026 \u2014 <em>imago<\/em> de son inconscient et de sa culpabilit\u00e9, de sa n\u00e9vrose, de sa folie\u2026 \u2014 seront tapiss\u00e9s d\u2019yeux jusqu\u2019au plafond, \u00e0 l\u2019infini, d\u2019yeux qui l\u2019interrogeront, qui le jugeront, qui lui diront qu\u2019il a menti\u00a0!\u2026<br>On d\u00e9couvre ici une autre probl\u00e9matique annexe mais pourtant majeure, un des premiers cercles autour de la cible centrale, du \u00ab\u00a0point de d\u00e9possession central\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb en somme, qu\u2019est l\u2019\u0153uvre\u00a0: il est \u00e9vident que Tchartkov peut repr\u00e9senter un des visages de Gogol, une des potentialit\u00e9s de l\u2019auteur \u2014 on l\u2019a dit d\u00e9j\u00e0\u00a0: on \u00ab\u00a0cr\u00e9e\u00a0\u00bb toujours \u00ab\u00a0\u00e0 son image\u00a0\u00bb (ce qui fait de tout cr\u00e9ateur un d\u00e9miurge) \u2014 c\u2019est dire, qu\u2019on peut aussi cr\u00e9er pour l\u2019exorciser, si on la sent en danger. Tchartkov est pour Gogol un des \u00eatres qu\u2019il porte en lui et qu\u2019il cherche \u00e0 conjurer \u00e0 tout prix, non sans c\u00e9der \u00e0 une fascination \u00e0 fonds mortif\u00e8re, sadomasochiste et proph\u00e9tique \u2014 donc n\u00e9vrotique, \u2014 dans laquelle l\u2019auteur se pla\u00eet \u00e0 se repr\u00e9senter une de ses propres fins possibles, s\u2019inventant puis exhibant le miroir de cette mort pour y mieux lire le secret de sa propre vie, de sa propre \u00e9nigme\u2026 tant il est vrai, comme le sugg\u00e8re si bien Cocteau avec sa conception du bon lecteur, que l\u2019auteur est toujours le propre lecteur de son livre. On peut, au reste, s\u2019interroger sur la n\u00e9cessit\u00e9 qu\u2019a eue Gogol de r\u00e9\u00e9crire son texte, de lui ajouter une seconde partie d\u00e9j\u00e0 plus r\u00e9demptrice, peut-\u00eatre, que ce qu\u2019il y avait \u00ab\u00a0lu\u00a0\u00bb une premi\u00e8re fois, et, qui devait le terrifier\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Appara\u00eet une autre question\u00a0: de quoi peut-\u00eatre fait le \u00ab\u00a0point de d\u00e9possession central\u00a0\u00bb qui g\u00e9n\u00e8re chez un auteur le processus de cr\u00e9ation, puisque sans cesse, sans nulle cesse, en vain, il va chercher \u00e0 le combler\u00a0? Psychanalytiquement, ce vide est souvent celui d\u2019une enfance trop heureuse ou trop malheureuse que l\u2019auteur tente de combler par l\u2019\u00e9criture. L\u2019enfant, c\u2019est toujours, quoiqu\u2019il fasse, \u00ab\u00a0le p\u00e8re de l\u2019homme\u00a0\u00bb comme dit le po\u00e8te\u00a0; il est son compagnon de jeu, souvent perdu, bien souvent tu\u00e9 ou assassin\u00e9 souvent par lui, et, qui le hante, qu\u2019il fuit coupable, ou qu\u2019orphelin sans cesse il recherche\u00a0; \u00e0 terme, il sera son juge, il le sait. On est jug\u00e9 \u00e0 terme par l\u2019enfant qu\u2019on a \u00e9t\u00e9, par l\u2019enfant qu\u2019on a tu\u00e9, ou celui qu\u2019on a sauv\u00e9\u00a0; si \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb existe, et, si le \u00ab\u00a0tribunal de Dieu\u00a0\u00bb existe, c\u2019est, au paradis des enfants \u2014 car il n\u2019y en a aucun autre \u2014 l\u2019enfant que l\u2019on a \u00e9t\u00e9 qui nous jugera, qui nous dira si nous l\u2019avons ou non trahi, vendu, tu\u00e9. On n\u2019en finit jamais de rendre des comptes \u00e0 l\u2019enfant qu\u2019on a \u00e9t\u00e9, \u00e0 ce jeune dieu ou au jeune dieu au contraire qu\u2019on n\u2019a pas pu \u00eatre, ou su \u00eatre. Gogol et Nerval furent dans leur enfance deux jeunes dieux. Balzac et Baudelaire furent deux rejetons, deux \u00ab\u00a0monstres rabougris\u00a0\u00bb que leur m\u00e8res maudissant \u00ab\u00a0la nuit aux plaisirs \u00e9ph\u00e9m\u00e8res\u00a0[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nb7\">7<\/a>]\u00a0\u00bb r\u00eavaient de renvoyer \u00ab\u00a0comme un billet d\u2019amour\u00a0[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nb8\">8<\/a>]\u00a0\u00bb dans la g\u00e9henne de l\u2019enfer r\u00e9serv\u00e9 aux infanticides, aux matricides\u00a0: seul endroit o\u00f9 l\u2019enfant et la m\u00e8re serait unis.<\/p>\n\n\n\n<p>Une question nouvelle se pose encore, ici\u00a0: cette esth\u00e9tique du gouffre est-elle commune \u00e0 toutes les autres nouvelles, dites \u00ab\u00a0de P\u00e9tersbourg\u00a0\u00bb\u00a0? Nul suspense\u00a0: la r\u00e9ponse est oui.<br> <em>\u2014 La Perspective Nevski<\/em> , relatant une exp\u00e9rience d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9panchement du r\u00eave dans la vie r\u00e9elle\u00a0\u00bb pour parler comme Nerval, r\u00e9v\u00e9lant de la part de son h\u00e9ros \u2014 ou anti-h\u00e9ros \u2014 Piskarev une volont\u00e9 hoffmannienne, nervalienne, et, d\u00e9miurgique m\u00eame (\u00ab\u00a0d\u00e9monique\u00a0\u00bb donc), de pousser \u00ab\u00a0les portes de corne et d\u2019ivoire du r\u00eave\u00a0\u00bb (Nerval, n\u2019est-il pas le premier traducteur fran\u00e7ais mais \u00e9bloui du <em>Faust<\/em> de G\u0153the, et, ce d\u00e8s 1826-27\u00a0?), on peut lire dans la nouvelle, non pas seulement et \u00e0 nouveau le gouffre de la repr\u00e9sentation, de l\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0para\u00eetre\u00a0\u00bb (vieux concepts de bas en Art, surtout depuis le Baroque), du diabolique et du divin, du profane et du sacr\u00e9, comme dans <em>Le Portrait<\/em> , mais encore\u00a0: le \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb du r\u00eave, suscit\u00e9 bient\u00f4t par l\u2019opium. Dans le second volet de la nouvelle\u00a0: l\u2019histoire de Pigorov \u2014 car il est un second volet, l\u00e0 encore et c\u2019est \u00e0 nouveau un diptyque \u2014 appara\u00eet alors\u2026 autre mise en abyme\u00a0: le \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb de la veulerie, celle \u00e0 la fois de Pigorov et de Schiller, cette veulerie masculine \u00e9tant \u00e0 mettre en abyme avec celle de la prostitu\u00e9e, dont la rencontre tuera le tr\u00e8s na\u00eff, le trop na\u00eff Piskarev, qui ne m\u00e9rite aucune larme pour Gogol, aucun regret\u00a0: c\u2019est un imb\u00e9cile, \u00f4 rien de plus, en somme, tomb\u00e9 dans le pi\u00e8ge de l\u2019amour id\u00e9al. Du balancement manich\u00e9en entre les deux histoires, du tournoiement s\u00e9mantique dans lequel se perdent les deux personnages\u00a0: Piskarev et Pigorov, on tirera la conclusion que \u00ab\u00a0l\u2019esth\u00e9tique du gouffre\u00a0\u00bb est bien \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans cette autre nouvelle, encore.<br> <em>\u2014 Le Manteau<\/em> , que r\u00e9v\u00e8le-t-il, sinon le \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb d\u2019un d\u00e9sir d\u2019ascension sociale, involontaire d\u2019abord, puis dans son second volet \u2014 encore un second volet\u00a0! Comme si, toujours, la r\u00e9alit\u00e9 devait en cacher une autre \u2014 celui de la vengeance, et, de la vengeance politique au sens strict, une vengeance annonciatrice, sans doute, d\u2019une autre plus g\u00e9n\u00e9rale des humbles bafou\u00e9s\u00a0: la vengeance \u00e0 venir un jour, dont Akaki Akaki\u00e9vitch Bachmatchkine est l\u2019all\u00e9gorie \u00e0 lui seul\u00a0? L\u2019ombre Akaki Akaki\u00e9vitch Bachmatchkine va errer dans Saint-P\u00e9tersbourg, jusqu\u2019\u00e0 ce que le croiseur <em>Aurore<\/em> fasse parler ses bouches de fer sur la ville, sur le palais d\u2019Hiver, et, ce sera le d\u00e9but de la marche inexorable de la r\u00e9volution bolchevik.<br> <em>\u2014 Le Journal d\u2019un fou<\/em> ne fait pas mentir son titre\u00a0: il ouvre sous nos yeux le \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb de la folie, et de la d\u00e9rision amoureuse.<br> <em>\u2014 Le Nez<\/em> ouvre le \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb du rire, un rire pouss\u00e9 jusqu\u2019au <em>non sense<\/em> , bien avant Lewis Carroll (1832-1898) et son <em>Alice<\/em> (1865), un rire pouss\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la folie, un rire satanique \u2014 on l\u2019a d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 \u2014 comme celui que Baudelaire peut analyser dans son essai, publi\u00e9 dans l\u2019un des chapitres de son <em>Salon de 1859<\/em> \u00a0: \u00ab\u00a0De l\u2019essence du rire\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><small>Ce qui suffirait pour d\u00e9montrer que le comique est un des plus clairs signes sataniques de l\u2019homme et l\u2019un des nombreux p\u00e9pins contenus dans la pomme symbolique, est l\u2019accord unanime des physiologistes du rire sur la raison premi\u00e8re de ce monstrueux ph\u00e9nom\u00e8ne. Du reste, leur d\u00e9couverte n\u2019est pas tr\u00e8s profonde et ne va gu\u00e8re loin. Le rire, disent-ils, vient de la sup\u00e9riorit\u00e9. Je ne serais pas \u00e9tonn\u00e9 que devant cette d\u00e9couverte le physiologiste se f\u00fbt mis \u00e0 rire en pensant \u00e0 sa propre sup\u00e9riorit\u00e9. Aussi, il fallait dire\u00a0: Le rire vient de l\u2019id\u00e9e de sa propre sup\u00e9riorit\u00e9. Id\u00e9e satanique s\u2019il en fut jamais\u00a0! Orgueil et aberration\u00a0! Or, il est notoire que tous les fous des h\u00f4pitaux ont l\u2019id\u00e9e de leur propre sup\u00e9riorit\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e outre mesure. Je ne connais gu\u00e8re de fous d\u2019humilit\u00e9. Remarquez que le rire est une des expressions les plus fr\u00e9quentes et les plus nombreuses de la folie. Et voyez comme tout s\u2019accorde\u00a0: quand Virginie d\u00e9chue, aura baiss\u00e9 d\u2019un degr\u00e9 en puret\u00e9, elle commencera \u00e0 avoir l\u2019id\u00e9e de sa propre sup\u00e9riorit\u00e9, elle sera plus savante au point de vue du monde, et elle rira.<br>J\u2019ai dit qu\u2019il y avait sympt\u00f4me de faiblesse dans le rire\u00a0; et, en effet, quel signe plus marquant de d\u00e9bilit\u00e9 qu\u2019une convulsion nerveuse, un spasme involontaire comparable \u00e0 l\u2019\u00e9ternuement, et caus\u00e9 par la vue du malheur d\u2019autrui\u00a0? Ce malheur est presque toujours une faiblesse d\u2019esprit. Est-il un ph\u00e9nom\u00e8ne plus d\u00e9plorable que la faiblesse se r\u00e9jouissant de la faiblesse\u00a0? Mais il y a pis. Ce malheur est quelquefois d\u2019une esp\u00e8ce tr\u00e8s inf\u00e9rieure, une infirmit\u00e9 dans l\u2019ordre physique. Pour prendre un des exemples les plus vulgaires de la vie, qu\u2019y a-t-il de si r\u00e9jouissant dans le spectacle d\u2019un homme qui tombe sur la glace ou sur le pav\u00e9, qui tr\u00e9buche au bout d\u2019un trottoir, pour que la face de son fr\u00e8re en J\u00e9sus-Christ se contracte d\u2019une fa\u00e7on d\u00e9sordonn\u00e9e, pour que les muscles de son visage se mettent \u00e0 jouer subitement comme une horloge \u00e0 midi ou un joujou \u00e0 ressorts\u00a0? Ce pauvre diable s\u2019est au moins d\u00e9figur\u00e9, peut-\u00eatre s\u2019est-il fractur\u00e9 un membre essentiel. Cependant, le rire est parti, irr\u00e9sistible et subit. Il est certain que si l\u2019on veut creuser cette situation, on trouvera au fond de la pens\u00e9e du rieur un certain orgueil inconscient. C\u2019est l\u00e0 le point de d\u00e9part\u00a0: <em>moi<\/em> , je ne tombe pas\u00a0; <em>moi<\/em> , je marche droit\u00a0; <em>moi<\/em> , mon pied est ferme et assur\u00e9. Ce n\u2019est pas <em>moi<\/em> qui commettrais la sottise de ne pas voir un trottoir interrompu ou un pav\u00e9 qui barre le chemin.<br>L\u2019\u00e9cole romantique, ou, pour mieux dire une des subdivisions de l\u2019\u00e9cole romantique, l\u2019\u00e9cole satanique, a bien compris cette loi primordiale du rire\u00a0; ou du moins, si tous ne l\u2019ont pas comprise, tous, m\u00eame dans leurs plus grossi\u00e8res extravagances et exag\u00e9rations, l\u2019ont sentie et appliqu\u00e9e juste. Tous les m\u00e9cr\u00e9ants de m\u00e9lodrame, maudits, damn\u00e9s, fatalement marqu\u00e9s d\u2019un rictus qui court jusqu\u2019au oreilles, sont dans l\u2019orthodoxie pure du rire. Du reste, ils sont presque tous des petits-fils l\u00e9gitimes ou ill\u00e9gitimes du c\u00e9l\u00e8bre voyageur Melmoth, la grande cr\u00e9ation satanique du r\u00e9v\u00e9rend Maturin. Quoi de plus grand, quoi de plus puissant relativement \u00e0 la pauvre humanit\u00e9 que ce p\u00e2le et ennuy\u00e9 Melmoth\u00a0? Et pourtant, il y a en lui un c\u00f4t\u00e9 faible, abject, antidivin et antilumineux. Aussi comme il rit, comme il rit, se comparant sans cesse aux chenilles humaines, lui si fort, si intelligent, lui pour qui une partie des lois conditionnelles de l\u2019humanit\u00e9, physiques et intellectuelles, n\u2019existent plus\u00a0! Et ce rire est l\u2019exploitation perp\u00e9tuelle de sa col\u00e8re et de sa souffrance. Il est, qu\u2019on me comprenne bien la r\u00e9sultante n\u00e9cessaire de sa double nature contradictoire, qui est infiniment grande relativement \u00e0 l\u2019homme, infiniment vile et basse relativement au Vrai et au Juste absolus. Melmoth est une des contradictions vivante. Il est sorti des conditions fondamentales de la vie\u00a0; ses organes ne supportent plus sa pens\u00e9e. C\u2019est pourquoi ce rire glace et tord les entrailles. C\u2019est un rire qui ne dort jamais, comme une maladie qui va toujours son chemin et ex\u00e9cute un ordre providentiel. Et ainsi le rire de Melmoth, qui est l\u2019expression la plus haute de l\u2019orgueil, accomplit perp\u00e9tuellement sa fonction, en d\u00e9chirant et en br\u00fblant les l\u00e8vres du rieur irr\u00e9missible. (3)<br>Maintenant, r\u00e9sumons un peu, et \u00e9tablissons plus visiblement les propositions principales, qui sont comme une esp\u00e8ce de th\u00e9orie du rire. le rire est satanique, il est donc profond\u00e9ment humain. Il est dans l\u2019homme la cons\u00e9quence de l\u2019id\u00e9e de sa propre sup\u00e9riorit\u00e9\u00a0; et, en effet, comme le rire est essentiellement humains, il est essentiellement contradictoire, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est \u00e0 la fois signe d\u2019une grandeur infinie et d\u2019une mis\u00e8re infinie, mis\u00e8re infinie relativement \u00e0 l\u2019\u00catre absolue dont il poss\u00e8de la conception, grandeur infinie relativement aux animaux. C\u2019est du choc perp\u00e9tuel de ces deux infinis que se d\u00e9gage le rire. Le comique, la puissance du rire est dans le rieur et nullement dans l\u2019objet du rire. Ce n\u2019est point l\u2019homme qui tombe qui rit de sa propre chute, \u00e0 moins qu\u2019il ne soit un philosophe, un homme qui ait acquis, par habitude, la force de se d\u00e9doubler rapidement et d\u2019assister comme un spectateur d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 aux ph\u00e9nom\u00e8ne de son <em>moi<\/em> . Mais le cas est rare. Les animaux les plus comiques sont les plus s\u00e9rieux\u00a0; ainsi les singes et les perroquets. D\u2019ailleurs supposez l\u2019homme \u00f4t\u00e9 de la cr\u00e9ation, il n\u2019y aura plus de comique, car les animaux ne se croient pas sup\u00e9rieurs aux v\u00e9g\u00e9taux, ni les v\u00e9g\u00e9taux aux min\u00e9raux. Signe de sup\u00e9riorit\u00e9 relativement aux b\u00eates, et je comprends sous cette d\u00e9nomination les parias nombreux de l\u2019intelligence, le rire est signe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 relativement aux sages\u00a0; qui par l\u2019innocence contemplative de leur esprit se rapprochent de l\u2019enfance. Comparant, ainsi que nous en avons le droit, l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 l\u2019homme, nous voyons que les nations primitives, ainsi que Virginie, ne con\u00e7oivent pas la caricature et n\u2019ont pas de com\u00e9dies (les livres sacr\u00e9s, \u00e0 quelques nations qu\u2019ils appartiennent ne rient jamais), et que, s\u2019avan\u00e7ant peu \u00e0 peu vers les pics n\u00e9buleux de l\u2019intelligence, ou se penchant sur les fournaises t\u00e9n\u00e9breuses de la m\u00e9taphysique, les nations se mettent \u00e0 rire diaboliquement du rire de Melmoth\u00a0; et, enfin, que si dans ces m\u00eames nations ultracivilis\u00e9es, une intelligence, pouss\u00e9e par une ambition sup\u00e9rieure, veut franchir les limites de l\u2019orgueil mondain et s\u2019\u00e9lancer hardiment vers la po\u00e9sie pure, dans cette po\u00e9sie, limpide et profonde comme la nature, le rire fera d\u00e9faut comme dans l\u2019\u00e2me du sage.<br>Comme le comique est signe de sup\u00e9riorit\u00e9 ou de croyance \u00e0 sa propre sup\u00e9riorit\u00e9, il est naturel de croire qu\u2019avant qu\u2019elles aient atteint la purification absolue promise par certains proph\u00e8tes mystiques, les nation verront augmenter en elles les motifs de comique \u00e0 mesure que s\u2019accro\u00eetra leur sup\u00e9riorit\u00e9. Mais aussi le comique change de nature. Ainsi l\u2019\u00e9l\u00e9ment ang\u00e9lique et l\u2019\u00e9l\u00e9ment diabolique fonctionnent parall\u00e8lement. L\u2019humanit\u00e9 s\u2019\u00e9l\u00e8ve, et elle gagne pour le mal et l\u2019intelligence du mal une force proportionnelle \u00e0 celle qu\u2019elle a gagn\u00e9e par le bien. C\u2019est pourquoi je ne trouve pas \u00e9tonnant que nous, enfants d\u2019une loi meilleure que les lois religieuses antiques, nous disciples favoris\u00e9s de J\u00e9sus, nous poss\u00e9dions plus d\u2019\u00e9l\u00e9ments comiques que la pa\u00efenne antiquit\u00e9. Cela m\u00eame est une condition de notre force intellectuelle g\u00e9n\u00e9rale. Permis aux contradicteurs jur\u00e9s de citer la classique historiette du philosophe qui mourut de rire en voyant un \u00e2ne qui mangeait des figues, et m\u00eame les com\u00e9dies d\u2019Aristophane et celles de Plaute. Je r\u00e9pondrai qu\u2019outre que ces \u00e9poques sont essentiellement civilis\u00e9es, et que la croyance s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 bien retir\u00e9e, ce comique n\u2019est pas tout \u00e0 fait le n\u00f4tre. Il a m\u00eame quelque chose de sauvage, en nous ne pouvons gu\u00e8re nous l\u2019approprier que par un effort d\u2019esprit \u00e0 reculons, dont le r\u00e9sultat s\u2019appelle pastiche. Quant aux figures grotesques que nous a laiss\u00e9es l\u2019antiquit\u00e9, les masques, les figurines de bronze, les Hercules tout en muscles, les petits Priapes \u00e0 la langue recourb\u00e9e en l\u2019air, aux oreilles pointues, tout en cervelet et en phallus, \u2014 quant \u00e0 ces phallus prodigieux sur lesquelles blanches filles de Romulus montent innocemment \u00e0 cheval, ces monstrueux appareils de la g\u00e9n\u00e9ration arm\u00e9s de sonnettes et d\u2019ailes, je crois que toutes ces choses sont pleines de s\u00e9rieux, V\u00e9nus, Pan, Hercule, n\u2019\u00e9taient pas des personnages risibles. On en a ri qu\u2019apr\u00e8s la venue de J\u00e9sus, Platon et S\u00e9n\u00e8que aidant. Je crois que l\u2019antiquit\u00e9 \u00e9tait pleine de respect pour les tambours-majors et les faiseurs de tour de force en tout genre, et que tous les f\u00e9tiches extravagants que je citais ne sont que des signes d\u2019adoration, ou tout au plus des symboles de force, et nullement des \u00e9manations de l\u2019esprit intentionnellement comiques. Les idoles indiennes et chinoises ignorent qu\u2019elles sont ridicules\u00a0; c\u2019est en nous, chr\u00e9tiens qu\u2019est le comique. (4, int\u00e9gral.)<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9sumons le propos baudelairien\u00a0: il existe une ivresse d\u00e9miurgique du rire, laquelle vous damne \u00e0 coup s\u00fbr (Cf.\u00a0: celle qui s\u2019empare du narrateur du po\u00e8me en prose du <em>Spleen de Paris<\/em> \u00a0: \u00ab\u00a0Le Mauvais vitrier\u00a0\u00bb). Le rire est chez Baudelaire, comme chez Gogol au reste\u00a0: maladie, hyst\u00e9rie\u00a0; le rire, c\u2019est un reproche que l\u2019on adresse \u00e0 \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb. Pour s\u2019en convaincre que l\u2019on songe \u00e0 la haine de l\u2019\u00c9glise pour la com\u00e9die (Cf.\u00a0: Aristote, dont le tome de la <em>Po\u00e9tique<\/em> consacr\u00e9 \u00e0 la com\u00e9die a disparu et Moli\u00e8re qui fut enterr\u00e9 dans une tombe anonyme sur intervention de Louis XIV en personne, en \u00e9chappant ainsi de peu comme ses comparses \u00e0 la fosse commune. Fosse commune = faute commune.) \u00ab\u00a0J\u2019ai cultiv\u00e9 mon hyst\u00e9rie avec jouissance et terreur\u00a0\u00bb \u00e9crit Baudelaire dans <em>Mon c\u0153ur mis \u00e0 nu<\/em> (R.\/64) \u00ab\u00a0Maintenant j\u2019ai toujours le vertige, et aujourd\u2019hui [\u2026] j\u2019ai subi un singulier avertissement , j\u2019ai senti passer sur moi <em>le vent de l\u2019aile de l\u2019imb\u00e9cillit\u00e9<\/em> \u00a0\u00bb\u00a0: envers de la jouissance\u00a0: elle est toujours punition, elle est toujours diabolique.<br><br>\u2014\u00a0Quel est le point commun entre toutes les nouvelles\u00a0? La folie. Ensuite\u00a0: litt\u00e9rature et exorcisme\u00a0: volont\u00e9 de nommer le mal \u2014 le \u00ab\u00a0Mal\u00a0\u00bb \u2014 pour tenter de l\u2019exorciser\u00a0; il faut admettre, en effet, ici, la dimension th\u00e9rapeutique cach\u00e9e des \u0153uvres de Gogol, lesquelles pr\u00e9figurent la grande crise qui, \u00e0 la fin, va l\u2019emporter. Gogol \u00e9crit au bord du vide, en funambule.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>II\/ LA QUESTION DU SACR\u00c9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une s\u00e9rie de questions dans \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bb se pose tr\u00e8s vite\u00a0: le rapport \u00e0 l\u2019Art est-il oui ou non un rapport au sacr\u00e9\u00a0? Voil\u00e0 la question centrale. Voici les questions connexes\u00a0:<br>1\u00b0) N\u2019est-il pas toujours comme le dira Baudelaire soumis \u00e0 \u00ab\u00a0double postulation\u00a0\u00bb, objet et sujet \u00e0 la fois, et, lieu d\u2019un d\u00e9bat, produit d\u2019une introspection elle-m\u00eame sujette \u00e0 projection sur le lecteur\u00a0?<br>(\u00ab\u00a0Il y a dans tout homme, \u00e0 toute heure, deux postulations simultan\u00e9es, l\u2019une vers Dieu, l\u2019autre vers Satan. L\u2019invocation \u00e0 Dieu, ou spiritualit\u00e9, est un d\u00e9sir de monter en grade\u00a0; celle de Satan, ou animalit\u00e9, est une joie de descendre. C\u2019est \u00e0 cette derni\u00e8re que doivent \u00eatre rapport\u00e9es les amours pour les femmes et les conversations intimes avec les animaux, chiens, chats, etc. \/ Les joies qui d\u00e9rivent de ces deux amours sont adapt\u00e9s \u00e0 la nature de ces deux amours\u00a0\u00bb M.C.M.N.\/R. 26)<br>2\u00b0) L\u2019artiste est-il l\u2019enjeu de l\u2019\u0153uvre, ou, l\u2019\u0153uvre l\u2019enjeu de l\u2019artiste comme le spectateur le sera ensuite, ou disons, pourra l\u2019\u00eatre ensuite\u00a0?<br>3\u00b0) Quand le cr\u00e9ateur ou le spectateur deviennent-ils l\u2019otage de l\u2019\u0153uvre ou l\u2019enfant de l\u2019\u0153uvre, et pourquoi\u00a0?<br>4\u00b0) Peut-on cr\u00e9er en restant sauf et ext\u00e9rieur\u00a0?<br>On peut sugg\u00e9rer une r\u00e9ponse\u00a0: \u00e9crire, c\u2019est mettre sa raison en \u00e9quilibre instable pour mieux l\u2019\u00e9prouver, la prouver\u00a0; il arrive qu\u2019\u00e0 ce jeu, l\u2019on tombe\u2026 dans la folie, g\u00e9niale ou pas. Chez Gogol, elle est g\u00e9niale.<br>Le sujet est un sujet \u00e0 d\u00e9bat\u2026 \u2014 Il demeure que \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bb n\u2019appara\u00eet pas ici, comme on le pensait au XVIIIe dans certains milieux, simple jeu, passe-temps ludique et frivole, d\u00e9coration\u2026 mais au contraire\u00a0: relation, \u00ab\u00a0commerce\u00a0\u00bb au sens ancien du mot, commerce dangereux, partage d\u2019une exp\u00e9rience int\u00e9grale qui peut mettre la vie en jeu.<br>Kafka, dont on peut rapprocher l\u2019\u0152uvre de celle de Gogol par son g\u00e9nie du <em>non sense<\/em> , flirtant sans cesse avec la folie et le sens du vertige, et, l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0gouffre\u00a0\u00bb aussi\u2026 Kafka avait une jolie formule pour r\u00e9sumer ce qui devait \u00eatre, selon lui, un r\u00e9el projet d\u2019\u00e9criture, un r\u00e9el projet de lecture (la vraie lecture \u00e9tant elle aussi cr\u00e9atrice, porteuse de sens en soi)\u00a0: \u00ab\u00a0la litt\u00e9rature, ce doit \u00eatre ce qui brise la mer gel\u00e9e en nous\u00a0\u00bb\u00a0; autrement dit\u00a0: une litt\u00e9rature qui se pratique \u00e0 coup de pic, \u00e0 coup de hache, \u00e0 coup de scie, qui pique, qui hache et qui taille dans le vif. \u2014 Belle le\u00e7on. Peut-\u00eatre, l\u2019a-t-il tir\u00e9e de l\u2019\u0152uvre de Gogol, en partie\u00a0?\u2026<br>Comme pour mieux souligner que sa nouvelle \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bb va disserter sur ce probl\u00e8me radical qu\u2019est le rapport de l\u2019Art au sacr\u00e9, Gogol fait d\u00e9buter l\u2019action, March\u00e9 Chtchoukine, soit au temple de Mammon pour reprendre le mot du Christ, lequel sert au Nazar\u00e9en \u00e0 d\u00e9signer les richesses injustement acquises qui perdent leur acqu\u00e9reur (le mot vient de l\u2019aram\u00e9en <em>Mamna<\/em> et du grec <em>Mam\u00f4n\u00e2<\/em> ). March\u00e9 Chtchoukine, Tchartkov, pourtant pauvre lui-m\u00eame, d\u00e9nigre les \u00ab\u00a0musards de valet [\u2026], militaires retrait\u00e9 [\u2026] marchande[s] ambulante[s] [\u2026], [les] grooms et les apprentis [\u2026], les vieux domestiques, [\u2026] les jeunes marchandes\u00a0\u00bb qui viennent y fl\u00e2ner, ainsi que les exemples d\u2019art populaire russe ou flamand qu\u2019on y trouve. D\u2019embl\u00e9e, il cherche \u00e0 afficher une sup\u00e9riorit\u00e9, il r\u00e9v\u00e8le par l\u00e0 un orgueil, qui, bient\u00f4t, le perdra\u00a0; pour lui, l\u2019espace de la tentation est l\u00e0, et, le Diable saura en tirer profit.<br>D\u00e8s le d\u00e9but de la nouvelle, la th\u00e9matique de l\u2019\u0153il se met aussit\u00f4t en place, et, de fa\u00e7on paradoxale, d\u00e8s que le portrait \u00e9ponyme est d\u00e9voil\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Quelle peinture, monsieur, elle vous cr\u00e8ve l\u2019\u0153il tout simplement\u00a0! Je viens de la recevoir de la salle des ventes\u2026\u00a0\u00bb\u00a0; habituellement, l\u2019\u0153il est symbolique de Dieu, de la Conscience, souvent repr\u00e9sent\u00e9 au c\u0153ur d\u2019un triangle repr\u00e9sentant l\u2019hypostase de la cr\u00e9ation divine, pointe tourn\u00e9e vers le haut. Ici, la conscience diabolique est dans un carr\u00e9, carr\u00e9 comme la soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 rien ne tourne vraiment rond, sinon l\u2019argent, quand il roule, et elle est symbolis\u00e9e par deux yeux, qui nous rappellent que toute r\u00e9alit\u00e9 est dualit\u00e9, deux yeux porteurs pourtant de l\u2019unit\u00e9 du \u00ab\u00a0Mal\u00a0\u00bb, radicalement destructeur.<br>\u00c0 ce symbole, on peut ajouter d\u00e9j\u00e0 une probl\u00e9matique g\u00e9n\u00e9rale\u00a0: celle du \u00ab\u00a0para\u00eetre\u00a0\u00bb et de l\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb, celle de la repr\u00e9sentation et de son interdit potentiel, qui, on le sait, chez les Orthodoxes \u2014 disons, les chr\u00e9tiens d\u2019Orient \u2014 s\u2019est traduite, aux environs du VIIIe si\u00e8cle, par l\u2019h\u00e9r\u00e9sie iconoclaste, \u00e0 laquelle Constantinople, soit l\u2019\u00c9glise catholique d\u2019Orient, mit rapidement \u00ab\u00a0bon ordre\u00a0\u00bb, par une r\u00e9pression sanglante.<br>Dans \u00ab\u00a0Le Portrait\u00a0\u00bb, dans l\u2019implicite du texte, constamment, tout se passe entre les deux \u00e9l\u00e9ments d\u2019une m\u00eame antith\u00e8se obs\u00e9dante\u00a0: ce que ne doit pas \u00eatre un tableau (\u00a0: tentateur, d\u00e9r\u00e9alisant, destructeur, infestateur, possesseur, bref satanique), ce qu\u2019il doit \u00eatre (\u00a0: salvateur, cr\u00e9ateur, r\u00e9alisant, \u00e9panouissant, bref divin).<br>La position sociale adopt\u00e9e par Tchartkov sera le signe de son choix\u00a0; pour Gogol le mystique, on arrive alors \u00e0 cet axiome\u00a0: richesse sociale, \u00e0 terme, signifie pauvret\u00e9 de l\u2019\u0153uvre, et, l\u2019inverse.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nh1\">1<\/a>]&nbsp;.\u2014 On sait que le terme \u00ab&nbsp;bourgeois&nbsp;\u00bb \u00e9tait l\u2019insulte par excellence pour les romantiques, \u00e0 l\u2019\u00e9poque donc pr\u00e9-marxiste, puis contemporaine du marxisme. \u00c9tait \u00ab&nbsp;bourgeois&nbsp;\u00bb celui qui prenait ses principes pour des id\u00e9es, et ses pr\u00e9jug\u00e9s pour des opinions.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nh2\">2<\/a>]&nbsp;.\u2014 Voir&nbsp;: Charles Baudelaire, <em>Mon c\u0153ur mis \u00e0 nu<\/em>, LVI&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le commerce est, par son essence, satanique. \u2014 Le commerce, c\u2019est le pr\u00eat\u00e9-rendu, c\u2019est le pr\u00eat avec le sous-entendu&nbsp;: Rends-moi plus que je ne te donne. \u2014 L\u2019esprit de tout commer\u00e7ant est compl\u00e8tement vici\u00e9. \u2014 Le commerce est naturel, donc il est inf\u00e2me. \u2014 Le moins inf\u00e2me de tous les commer\u00e7ants, c\u2019est celui qui dit&nbsp;: Soyons vertueux pour gagner beaucoup plus d\u2019argent que les sots qui sont vicieux. \u2014 Pour le commer\u00e7ant, l\u2019honn\u00eatet\u00e9 elle-m\u00eame est une sp\u00e9culation du lucre. \u2014 Le commerce est satanique, parce qu\u2019il est une des formes de l\u2019\u00e9go\u00efsme, et la plus basse et la plus vile. \/ Quand J\u00e9sus-Christ dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Heureux ceux qui sont affam\u00e9s, car ils seront rassasi\u00e9s&nbsp;\u00bb, J\u00e9sus-Christ fait un calcul de probabilit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nh3\">3<\/a>]&nbsp;.\u2014 Voir&nbsp;: Charles Baudelaire, in <em>Mon c\u0153ur mis \u00e0 nu<\/em>, XXXIII&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je m\u2019ennuie en France, surtout parce que tout le monde y ressemble \u00e0 Voltaire. \/ Emerson a oubli\u00e9 Voltaire dans ses <em>Repr\u00e9sentants de l\u2019humanit\u00e9<\/em>. Il aurait pu faire un joli chapitre intitul\u00e9&nbsp;: <em>Voltaire<\/em>, ou <em>l\u2019anti-po\u00ebte<\/em>,<em> le roi des badauds<\/em>, le prince des superficiels, l\u2019anti-artiste, le pr\u00e9dicateur des concierges, le p\u00e8re Gigogne des r\u00e9dacteurs du <em>Si\u00e8cle<\/em> [Journal d\u2019\u00c9mile de Girardin, z\u00e9lateur du Dieu \u00ab&nbsp;Progr\u00e8s&nbsp;\u00bb et que Baudelaire ex\u00e9crait, vomissait].&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nh4\">4<\/a>]&nbsp;.\u2014 Voir&nbsp;: Charles Baudelaire, in <em>Mon c\u0153ur mis \u00e0 nu<\/em>, I&nbsp;: \u00ab&nbsp;De la vaporisation et de la centralisation du Moi. Tout est l\u00e0.&nbsp;\u00bb La phrase est tir\u00e9e en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un ouvrage d\u2019Emerson qui est imm\u00e9diatement devenu un livre de chevet pour Baudelaire&nbsp;: <em>The Conduct of life<\/em>, 1860.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nh5\">5<\/a>]&nbsp;.\u2014 Voir&nbsp;: G\u00e9rard de Nerval, \u00ab&nbsp;Le Christ aux oliviers&nbsp;\u00bb, II. Toute la probl\u00e9matique romantique est r\u00e9sum\u00e9e-l\u00e0&nbsp;: celle d\u2019un monde abandonn\u00e9, rest\u00e9 vide, b\u00e9ant&nbsp;: celle du monde d\u00e9senchant\u00e9, celle du monde de \u00ab&nbsp;La Mort de Dieu&nbsp;\u00bb, laiss\u00e9 vacant au seul \u00ab&nbsp;Progr\u00e8s&nbsp;\u00bb devenu Dieu-id\u00f4le de \u00ab&nbsp;la modernit\u00e9&nbsp;\u00bb. Tout l\u2019\u0152uvre baudelairien rend compte, apr\u00e8s Nerval, de \u00ab&nbsp;\u00e7a&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nh6\">6<\/a>]&nbsp;.\u2014 Voir&nbsp;: Charles Baudelaire, in \u00ab&nbsp;De l\u2019essence du rire et g\u00e9n\u00e9ralement du comique dans les arts plastiques&nbsp;\u00bb, II, <em>passim<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;le rire humain est intimement li\u00e9 \u00e0 l\u2019accident d\u2019une chute ancienne, d\u2019une d\u00e9gradation physique et morale. [\u2026] L\u2019\u00catre qui a voulu multiplier son image n\u2019a point mis dans la bouche de l\u2019homme les dents du lion, mais l\u2019homme mord avec le rire&nbsp;; ni dans ses yeux toute la ruse fascinatrice du serpent, mais il s\u00e9duit avec ses larmes. [\u2026] le comique est un \u00e9l\u00e9ment damnable et d\u2019origine diabolique, [\u2026] un des plus clairs signes sataniques de l\u2019homme [\u2026].&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nh7\">7<\/a>]&nbsp;.\u2014 Voir&nbsp;: Charles Baudelaire, \u00ab&nbsp;B\u00e9n\u00e9diction&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Spleen et Id\u00e9al&nbsp;\u00bb, I, in <em>Les Fleurs du Mal<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>[<a href=\"file:\/\/\/Users\/jean-louiscloet\/Desktop\/www.editions-polaire.com\/revue-polaire\/spip.php%EF%B9%96article74.html#nh8\">8<\/a>]&nbsp;.\u2014 Ibid.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un fragment d\u2019une longue \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e sur Gogol en 1999-2000. Vous voulez lire la suite\u2026&nbsp;?&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_editorskit_title_hidden":false,"_editorskit_reading_time":0,"_editorskit_is_block_options_detached":false,"_editorskit_block_options_position":"{}","advgb_blocks_editor_width":"","advgb_blocks_columns_visual_guide":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[],"class_list":["post-476","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-voies-textes-critiques"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.4 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb - Revue Polaire<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb - Revue Polaire\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Un fragment d\u2019une longue \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e sur Gogol en 1999-2000. Vous voulez lire la suite\u2026&nbsp;?...\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Revue Polaire\" \/>\n<meta property=\"article:publisher\" content=\"https:\/\/www.facebook.com\/polaire.editions\/?locale=fr_FR\" \/>\n<meta property=\"article:published_time\" content=\"2007-08-12T14:22:00+00:00\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2023-10-29T14:31:50+00:00\" \/>\n<meta name=\"author\" content=\"Jean-Louis Clo\u00ebt\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"\u00c9crit par\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"Jean-Louis Clo\u00ebt\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:label2\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data2\" content=\"42 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\\\/\\\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"Article\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/index.php\\\/2007\\\/08\\\/12\\\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\\\/#article\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/index.php\\\/2007\\\/08\\\/12\\\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\\\/\"},\"author\":{\"name\":\"Jean-Louis Clo\u00ebt\",\"@id\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/11d483a5451aa8b6c61183495e4e3cd5\"},\"headline\":\"Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb\",\"datePublished\":\"2007-08-12T14:22:00+00:00\",\"dateModified\":\"2023-10-29T14:31:50+00:00\",\"mainEntityOfPage\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/index.php\\\/2007\\\/08\\\/12\\\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\\\/\"},\"wordCount\":9422,\"publisher\":{\"@id\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/#organization\"},\"articleSection\":[\"Voies (textes critiques)\"],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/index.php\\\/2007\\\/08\\\/12\\\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/index.php\\\/2007\\\/08\\\/12\\\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\\\/\",\"name\":\"Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb - Revue Polaire\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/#website\"},\"datePublished\":\"2007-08-12T14:22:00+00:00\",\"dateModified\":\"2023-10-29T14:31:50+00:00\",\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/index.php\\\/2007\\\/08\\\/12\\\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\\\/#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/index.php\\\/2007\\\/08\\\/12\\\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\\\/\"]}]},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/index.php\\\/2007\\\/08\\\/12\\\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\\\/#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Accueil\",\"item\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb\"}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/#website\",\"url\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/\",\"name\":\"Revue Polaire\",\"description\":\"Pour retrouver magn\u00e9tiquement, au-del\u00e0, en-de\u00e7\u00e0 des frilosit\u00e9s postmodernes, l&#039;esprit des p\u00f4les, le grand Air\u2026\",\"publisher\":{\"@id\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/#organization\"},\"potentialAction\":[{\"@type\":\"SearchAction\",\"target\":{\"@type\":\"EntryPoint\",\"urlTemplate\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/?s={search_term_string}\"},\"query-input\":{\"@type\":\"PropertyValueSpecification\",\"valueRequired\":true,\"valueName\":\"search_term_string\"}}],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"Organization\",\"@id\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/#organization\",\"name\":\"Revue Polaire\",\"url\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/\",\"logo\":{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/#\\\/schema\\\/logo\\\/image\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2023\\\/10\\\/cropped-cropped-cropped-b-vert-deau-1-2.png\",\"contentUrl\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2023\\\/10\\\/cropped-cropped-cropped-b-vert-deau-1-2.png\",\"width\":246,\"height\":246,\"caption\":\"Revue Polaire\"},\"image\":{\"@id\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/#\\\/schema\\\/logo\\\/image\\\/\"},\"sameAs\":[\"https:\\\/\\\/www.facebook.com\\\/polaire.editions\\\/?locale=fr_FR\"]},{\"@type\":\"Person\",\"@id\":\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/11d483a5451aa8b6c61183495e4e3cd5\",\"name\":\"Jean-Louis Clo\u00ebt\",\"image\":{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2023\\\/08\\\/Montage-9-150x150.jpg\",\"url\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2023\\\/08\\\/Montage-9-150x150.jpg\",\"contentUrl\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2023\\\/08\\\/Montage-9-150x150.jpg\",\"caption\":\"Jean-Louis Clo\u00ebt\"},\"sameAs\":[\"http:\\\/\\\/revuepolaire.com\"],\"url\":\"https:\\\/\\\/revuepolaire.com\\\/index.php\\\/author\\\/admin3723\\\/\"}]}<\/script>\n<!-- \/ Yoast SEO plugin. -->","yoast_head_json":{"title":"Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb - Revue Polaire","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb - Revue Polaire","og_description":"Un fragment d\u2019une longue \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e sur Gogol en 1999-2000. Vous voulez lire la suite\u2026&nbsp;?...","og_url":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/","og_site_name":"Revue Polaire","article_publisher":"https:\/\/www.facebook.com\/polaire.editions\/?locale=fr_FR","article_published_time":"2007-08-12T14:22:00+00:00","article_modified_time":"2023-10-29T14:31:50+00:00","author":"Jean-Louis Clo\u00ebt","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"Jean-Louis Clo\u00ebt","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"42 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"Article","@id":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/#article","isPartOf":{"@id":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/"},"author":{"name":"Jean-Louis Clo\u00ebt","@id":"http:\/\/revuepolaire.com\/#\/schema\/person\/11d483a5451aa8b6c61183495e4e3cd5"},"headline":"Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb","datePublished":"2007-08-12T14:22:00+00:00","dateModified":"2023-10-29T14:31:50+00:00","mainEntityOfPage":{"@id":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/"},"wordCount":9422,"publisher":{"@id":"http:\/\/revuepolaire.com\/#organization"},"articleSection":["Voies (textes critiques)"],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/","url":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/","name":"Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb - Revue Polaire","isPartOf":{"@id":"http:\/\/revuepolaire.com\/#website"},"datePublished":"2007-08-12T14:22:00+00:00","dateModified":"2023-10-29T14:31:50+00:00","breadcrumb":{"@id":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/"]}]},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/08\/12\/gogol-ou-lesthetique-du-gouffre\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Accueil","item":"http:\/\/revuepolaire.com\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Gogol, ou l\u2019esth\u00e9tique du \u00ab\u00a0Gouffre\u00a0\u00bb"}]},{"@type":"WebSite","@id":"http:\/\/revuepolaire.com\/#website","url":"http:\/\/revuepolaire.com\/","name":"Revue Polaire","description":"Pour retrouver magn\u00e9tiquement, au-del\u00e0, en-de\u00e7\u00e0 des frilosit\u00e9s postmodernes, l&#039;esprit des p\u00f4les, le grand Air\u2026","publisher":{"@id":"http:\/\/revuepolaire.com\/#organization"},"potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"http:\/\/revuepolaire.com\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Organization","@id":"http:\/\/revuepolaire.com\/#organization","name":"Revue Polaire","url":"http:\/\/revuepolaire.com\/","logo":{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"http:\/\/revuepolaire.com\/#\/schema\/logo\/image\/","url":"https:\/\/revuepolaire.com\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/cropped-cropped-cropped-b-vert-deau-1-2.png","contentUrl":"https:\/\/revuepolaire.com\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/cropped-cropped-cropped-b-vert-deau-1-2.png","width":246,"height":246,"caption":"Revue Polaire"},"image":{"@id":"http:\/\/revuepolaire.com\/#\/schema\/logo\/image\/"},"sameAs":["https:\/\/www.facebook.com\/polaire.editions\/?locale=fr_FR"]},{"@type":"Person","@id":"http:\/\/revuepolaire.com\/#\/schema\/person\/11d483a5451aa8b6c61183495e4e3cd5","name":"Jean-Louis Clo\u00ebt","image":{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/revuepolaire.com\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/Montage-9-150x150.jpg","url":"https:\/\/revuepolaire.com\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/Montage-9-150x150.jpg","contentUrl":"https:\/\/revuepolaire.com\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/Montage-9-150x150.jpg","caption":"Jean-Louis Clo\u00ebt"},"sameAs":["http:\/\/revuepolaire.com"],"url":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/author\/admin3723\/"}]}},"author_meta":{"display_name":"Jean-Louis Clo\u00ebt","author_link":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/author\/admin3723\/"},"featured_img":null,"coauthors":[],"tax_additional":{"categories":{"linked":["<a href=\"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/category\/voies-textes-critiques\/\" class=\"advgb-post-tax-term\">Voies (textes critiques)<\/a>"],"unlinked":["<span class=\"advgb-post-tax-term\">Voies (textes critiques)<\/span>"]}},"comment_count":"0","relative_dates":{"created":"Publi\u00e9 19 ans il y a","modified":"Mis \u00e0 jour 2 ans il y a"},"absolute_dates":{"created":"Publi\u00e9 le 12 ao\u00fbt 2007","modified":"Mise \u00e0 jour le 29 octobre 2023"},"absolute_dates_time":{"created":"Publi\u00e9 le 12 ao\u00fbt 2007 16h22","modified":"Mise \u00e0 jour le 29 octobre 2023 15h31"},"featured_img_caption":"","series_order":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/476","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=476"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/476\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1521,"href":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/476\/revisions\/1521"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=476"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=476"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=476"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}