{"id":486,"date":"2007-09-10T16:39:00","date_gmt":"2007-09-10T14:39:00","guid":{"rendered":"http:\/\/revuepolaire.com\/?p=486"},"modified":"2023-08-09T14:28:12","modified_gmt":"2023-08-09T12:28:12","slug":"franz-kafka-les-postmodernes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuepolaire.com\/index.php\/2007\/09\/10\/franz-kafka-les-postmodernes\/","title":{"rendered":"Franz KAFKA &amp; les postmodernes"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Vivant dans un monde qu\u2019il pressent \u00eatre celui de la mort imminente des P\u00e8res, cons\u00e9quence directe d\u2019une mort dont l\u2019Occident avec une frivolit\u00e9 toute capitaliste a d\u00e9j\u00e0 fait son deuil \u2014 celle de Dieu, \u2014 Franz Kafka, \u00ab\u00a0incarnant\u00a0\u00bb par excellence, apr\u00e8s Baudelaire, le \u00ab\u00a0non-n\u00e9\u00a0\u00bb, l\u2019\u00eatre qui ne peut s\u2019incarner, ne pr\u00e9figure-t-il pas et n\u2019annonce-t-il pas l\u2019univers postmoderne o\u00f9 la litt\u00e9rature, morte, ne peut plus rien exorciser, ni sauver\u00a0?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FRANZ[-JOSEPH] K. ou L\u2019IMPOSSIBLE BONHEUR.<br>(Franz Kafka et ses fictions ou les <\/strong><strong><em>golems<\/em> <\/strong><strong>de l\u2019homme sans corps)<br><\/strong><br><small>\u00ab&nbsp;Un homme malheureux qui doit rester sans enfants est terriblement enferm\u00e9 dans son malheur. Aucun espoir de renouvellement, aucune aide \u00e0 attendre de constellations plus favorables. Marqu\u00e9 par le malheur, il lui faut aller son chemin et s\u2019estimer heureux quand son cycle est achev\u00e9, sans prendre un nouveau point de d\u00e9part pour voir si, sur un chemin plus long et dans d\u2019autres conditions physiques et temporelles, ce malheur qu\u2019il a subi ne pourrait pas se perdre ou m\u00eame donner naissance \u00e0 un bien.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Un mariage ne pourrait pas me changer, pas plus que mon emploi ne peut le faire.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;N\u2019\u00eatre pas encore n\u00e9 et [d\u2019] \u00eatre d\u00e9j\u00e0 forc\u00e9 de se promener dans les rues, de parler aux hommes.&nbsp;\u00bb<\/small><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u00a0Psychanalyste des morts\u00a0\u00bb ne serait-ce pas une des meilleures d\u00e9finitions que l\u2019on pourrait se risquer \u00e0 donner du \u00ab\u00a0critique\u00a0\u00bb pour lequel les \u0153uvres de type auto-th\u00e9rapeutique sont souvent \u2014 lorsqu\u2019elles sont magistrales \u2014 l\u2019\u00e9quivalent d\u2019une radiographie de l\u2019inconscient de leur auteur, radiographie involontaire \u00e9videmment&nbsp;?<br><\/em><br><strong>L\u2019IMAGE DE SOI&nbsp;:<br><\/strong>Au seuil de la trentaine, \u00e0 vingt neuf ans, \u00e0 l\u2019\u00e2ge des premiers bilans, Kafka constate&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis dur au dehors, froid au dedans.&nbsp;\u00bbIl d\u00e9nonce en lui aussi \u00ab&nbsp;La terrible ins\u00e9curit\u00e9 de [son] existence int\u00e9rieure&nbsp;\u00bb et se voit oblig\u00e9 d\u2019admettre son irr\u00e9ductible incapacit\u00e9 \u00e0 trouver un biais v\u00e9ritablement efficace, un exp\u00e9dient satisfaisant, afin d\u2019y rem\u00e9dier durablement. Son avenir lui fait peur, horriblement&nbsp;: une peur panique&nbsp;; cette peur panique dans le <em>Journal<\/em> sera un des plus fr\u00e9quents leitmotivs parmi ceux qu\u2019il entrem\u00eale le plus volontiers, qui en constituent \u00ab&nbsp;la ligne&nbsp;\u00bb&nbsp;; tel un musicien inspir\u00e9, il le soumettra \u00e0 toutes les variations possibles. En 1913, par exemple, Franz K. note avec une terreur schizo\u00efde qui n\u2019a rien de fictif&nbsp;: \u00ab&nbsp;la pens\u00e9e de mon avenir lointain se pr\u00e9sent[e] [, et, conjointement, il se demande&nbsp;:] comment ferais-je pour le supporter avec ce corps emprunt\u00e9 \u00e0 un cabinet de d\u00e9barras&nbsp;?&nbsp;\u00bb Pour tenter un portrait, pour tenter d\u2019esquisser par le biais du <em>Journal<\/em> et de la correspondance un autoportrait de Franz K. (<em>alias<\/em> Joseph K. ou \u00ab&nbsp;l\u2019arpenteur K.&nbsp;\u00bb&nbsp;: il fait la confusion lui-m\u00eame, comme si les fictions auxquelles il recourt d\u00e9bordaient dans sa propre vie), on touche peut-\u00eatre l\u00e0 \u00e0 l\u2019essentiel&nbsp;: il ne se reconna\u00eet pas dans ce corps qui l\u2019enferme et qui l\u2019emprisonne. L\u2019angoisse m\u00e9taphysique l\u2019\u00e9treint&nbsp;; elle est telle qu\u2019elle va lentement l\u2019\u00e9touffer et l\u2019amener \u00e0 somatiser au point de la traduire et de la d\u00e9clarer un jour \u2014 il en est persuad\u00e9 \u2014 en tuberculose \u00e0 trente quatre ans, mal tr\u00e8s r\u00e9el, \u00ab&nbsp;mal spirituel&nbsp;\u00bb nonobstant, dont il va mourir \u00e0 quarante et un an. \u00c0 Max Brod, en 1917, lorsqu\u2019il apprend avec un soulagement suicidaire et paradoxal par les m\u00e9decins la nouvelle des premi\u00e8res atteintes de la maladie, il \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c7a ne peut pas durer comme \u00e7a, a dit le cerveau, et au bout de cinq ans, les poumons se sont d\u00e9clar\u00e9s pr\u00eats \u00e0 l\u2019aider.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Cinq ans&nbsp;\u00bb, stipule-t-il&nbsp;; admettons qu\u2019il le fasse fort laconiquement, mais il n\u2019en \u00e9prouve pas moins le besoin imp\u00e9rieux de le pr\u00e9ciser comme s\u2019il d\u00e9signait par ce biais sinon un coupable ou bien une coupable, du moins une culpabilit\u00e9. Si l\u2019on fait un calcul rapide&nbsp;: c\u2019est donc \u00e0 compter de la rencontre fortuite avec Felice Bauer le 13 ao\u00fbt 1912 chez Max Brod, rencontre qui va aboutir \u00e0 l\u2019annonce dans le <em>Berliner Tageblatt<\/em> de Berlin du 21 avril 1914 de ses fian\u00e7ailles avec elle presque aussit\u00f4t rompues, on le sait, en juillet de la m\u00eame ann\u00e9e, que Kafka date le processus d\u2019autodestruction qui se met \u00e0 l\u2019\u0153uvre en lui. Kafka restera jusqu\u2019au bout persuad\u00e9 qu\u2019il mourrait d\u2019\u00ab&nbsp;une plaie dont les poumons n[\u2019\u00e9taient et ne furent] que le symbole&nbsp;\u00bb. \u00c0 la date du 15 septembre 1917, dans le <em>Journal,<\/em> on lit&nbsp;: \u00ab&nbsp;la blessure de tes poumons n\u2019est qu\u2019un symbole de la blessure dont l\u2019inflammation s\u2019appelle F[elice Bauer] et dont la profondeur s\u2019appelle justification [\u2026].&nbsp;\u00bb On ne saurait \u00eatre plus clair, ni plus \u00ab\u00a0tranch\u00e9\u00a0\u00bb. Capable d\u2019auto-diagnostics aussi fulgurants que ponctuels, vrillant et per\u00e7ant le brouillard de son \u00ab&nbsp;hyst\u00e9rie&nbsp;\u00bb \u2014 car, de m\u00eame que \u00ab&nbsp;toute la femme est dans l\u2019ut\u00e9rus&nbsp;\u00bb selon Hypocrate, tout le po\u00e8te, lui, est dans l\u2019hyst\u00e9rie \u2014 Franz K \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Plus que sa profondeur et son degr\u00e9 d\u2019infection, c\u2019est l\u2019\u00e2ge d\u2019une plaie qui fait son caract\u00e8re douloureux. \u00catre sans cesse rouvert dans le m\u00eame sillon \u00e0 vif, voir appliquer un nouveau traitement \u00e0 la plaie d\u00e9j\u00e0 op\u00e9r\u00e9e d\u2019innombrables fois, c\u2019est cela qui est affreux.&nbsp;\u00bb<br>La plaie est donc ancienne&nbsp;? Le mal est tr\u00e8s ancien, en effet&nbsp;; \u00e0 dire vrai, \u00e0 vrai dire il est presque constitutif de la nature m\u00eame de Kafka&nbsp;; dans la \u00ab&nbsp;Lettre au p\u00e8re&nbsp;\u00bb \u2014 centre vide de tout l\u2019\u0152uvre complet, vers laquelle toute tentative litt\u00e9raire de Franz K. semble converger, lettre jamais envoy\u00e9e, si p\u00e9niblement \u00e9crite, chantourn\u00e9e et labyrinthique, sans r\u00e9demption aucune pourtant \u2014 Franz K. \u00e9crit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>J\u2019ai eu, depuis que je sais penser, les soucis les plus profonds dans l\u2019affirmation de mon existence [au point] que tout le reste m\u2019\u00e9tait indiff\u00e9rent. Les lyc\u00e9ens juifs, chez nous, sont facilement \u00e9tranges, on trouve parmi eux le plus invraisemblable, mais je n\u2019ai trouv\u00e9 nulle part ailleurs mon indiff\u00e9rence froide, \u00e0 peine d\u00e9guis\u00e9e, indestructible, [\u2026] il est vrai qu\u2019elle \u00e9tait aussi la seule protection contre le d\u00e9labrement nerveux caus\u00e9 par la peur et la culpabilit\u00e9. Je ne me souciai que de moi [\u2026]. Par exemple, le souci de ma sant\u00e9 [\u2026]&nbsp;; cela dans des gradations innombrables pour se terminer par une v\u00e9ritable maladie. Mais comme je n\u2019\u00e9tais s\u00fbr de rien, comme j\u2019avais besoin \u00e0 chaque instant d\u2019une nouvelle confirmation de mon existence, que rien n\u2019\u00e9tait en ma possession qui soit clairement d\u00e9cid\u00e9 par moi, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 un fils d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9 [pr\u00e9cise-t-il], le plus proche, mon propre corps, devint incertain pour moi&nbsp;; [\u2026] d\u00e8s lors la voie vers toute forme d\u2019hypocondrie \u00e9tait libre jusqu\u2019\u00e0 ce que le sang d\u00e9borde de mes poumons \u00e0 cause des efforts surhumains que j\u2019ai faits pour me marier [\u2026].<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la mesure o\u00f9 tout \u00eatre (surtout r\u00e9prouv\u00e9) s\u2019\u00e9prouve aussi, \u00e9prouve aussi son existence et sa propre r\u00e9alit\u00e9 dans les rapports d\u2019alt\u00e9rit\u00e9, et surtout le rapport d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 amoureuse qu\u2019il peut nouer, Kafka commente&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Je suis mentalement incapable de me marier. Cela s\u2019exprime par le fait qu\u2019\u00e0 partir du moment o\u00f9 je d\u00e9cide de me marier je ne peux plus dormir, la t\u00eate est embras\u00e9e jour et nuit, ce n\u2019est plus une vie, je titube avec d\u00e9sespoir. Ce ne sont pas \u00e0 proprement parler des soucis qui causent cela [\u2026]&nbsp;; [\u2026] il y a bien d\u2019innombrables soucis, mais ils ne sont pas le fondamental, ils parach\u00e8vent comme des vers le travail sur le cadavre, mais c\u2019est par autre chose que je suis atteint fondamentalement. C\u2019est la tension g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019angoisse, de la faiblesse, du peu d\u2019estime que je me porte \u00e0 moi-m\u00eame.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Le sentiment d\u2019\u00ab&nbsp;inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9&nbsp;\u00bb vis \u00e0 vis de soi, de sa propre corporalit\u00e9, de sa corpor\u00e9\u00eft\u00e9, vis \u00e0 vis d\u2019autrui, vis \u00e0 vis du monde, est chez Kafka \u00ab&nbsp;irr\u00e9parable&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;irr\u00e9m\u00e9diable&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Sentiment de d\u00e9tresse absolue [constate-t-il]. \/ Qu\u2019est-ce qui te relie \u00e0 ces corps solidement d\u00e9limit\u00e9s [s\u2019interroge-t-il en s\u2019interpellant], \u00e0 ces corps parlants dou\u00e9s d\u2019yeux qui clignotent, plus \u00e9troitement qu\u2019\u00e0 une chose quelconque, disons \u00e0 ce porte-plume dans ta main [le choix de l\u2019objet n\u2019est pas neutre&nbsp;: c\u2019est bien \u00e0 quoi il se raccroche]&nbsp;? Serait-ce le fait que tu es de la m\u00eame esp\u00e8ce qu\u2019eux&nbsp;? Mais tu n\u2019es pas de leur esp\u00e8ce, c\u2019est bien pour cela que tu as soulev\u00e9 la question. \/ La solide d\u00e9limitation des corps humains est horrible. \/ [Puis, il s\u2019\u00e9tonne de] Ce qu\u2019il y a d\u2019\u00e9trange, d\u2019ind\u00e9chiffrable dans le fait de ne pas sombrer, d\u2019\u00eatre guid\u00e9 en silence. C\u2019est ce qui conduit \u00e0 cette absurdit\u00e9 [pense-t-il, ironiquement]&nbsp;: \u00ab\u00a0Moi, pour ma part, je serais perdu depuis longtemps.\u00a0\u00bb Moi, pour ma part.&nbsp;\u00bb \u00c0 valeur suppos\u00e9e th\u00e9rapeutique, la litt\u00e9rature, en ce sens, ne serait-ce qu\u2019un moyen pour lui de tenter d\u2019\u00ab&nbsp;objectiver la souffrance&nbsp;\u00bb&nbsp;? C\u2019est selon&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je n\u2019arrive pas [\u00e9crit-il] \u00e0 concevoir qu\u2019il soit possible \u00e0 toute personne \u2014 ou \u00e0 peu pr\u00e8s \u2014 capable d\u2019\u00e9crire, d\u2019objectiver la souffrance dans la souffrance, ce que je fais, par exemple, quand, en pleine d\u00e9tresse et peut-\u00eatre m\u00eame la t\u00eate encore br\u00fblante de malheur, je m\u2019assieds \u00e0 une table pour annoncer \u00e0 quelqu\u2019un dans une lettre&nbsp;: Je suis malheureux. Je puis m\u00eame aller au-del\u00e0 de cette phrase et, y ajoutant toutes sortes de fioritures selon les ressources d\u2019un talent qui semble n\u2019avoir rien de commun avec le malheur, improviser l\u00e0-dessus soit de fa\u00e7on simple, soit sur le mode antith\u00e9tique, soit avec des orchestres entiers d\u2019associations. Et ce n\u2019est nullement un mensonge, et cela ne calme pas la souffrance, ce n\u2019est qu\u2019un surplus de forces dont je suis gratifi\u00e9 en un moment o\u00f9 la souffrance a pourtant visiblement \u00e9puis\u00e9 toutes mes ressources, et jusqu\u2019au fond de mon \u00eatre qu\u2019elle gratte. Quelle esp\u00e8ce de surplus est-ce donc&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00c0 cette question angoiss\u00e9e, il ne pourra jamais r\u00e9pondre, car la maladie, m\u00eame souhait\u00e9e, m\u00eame m\u00e9ticuleusement pr\u00e9par\u00e9e, favoris\u00e9e, n\u2019arrangera rien, il le sait. \u00ab&nbsp;J\u2019attends la pneumonie. Ce n\u2019est pas tellement de la maladie elle-m\u00eame que j\u2019ai peur, j\u2019ai peur pour ma m\u00e8re [c\u2019est la surench\u00e8re qui importe ici, le rajout qui suit&nbsp;:] et de ma m\u00e8re, de mon p\u00e8re, de mon directeur et de tous les autres. Ici, il semble \u00e9vident que les mondes subsistent et que je suis aussi ignorant, aussi perdu, aussi inquiet en face de la maladie que dans mes rapports avec le gar\u00e7on de l\u2019h\u00f4tel, par exemple. Mais pour le reste, la s\u00e9paration me para\u00eet \u00eatre par trop pr\u00e9cise, dangereuse dans sa pr\u00e9cision, triste, trop tyrannique. Habiterai-je donc l\u2019autre monde&nbsp;? Oserais-je dire cela&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il n\u2019y a donc aucune issue \u00e0 son \u00e9tat, son \u00e9tat d\u2019\u00eatre, de non-\u00eatre ardemment voulu&nbsp;?<br>\u00c0 la date du 20 juillet 1916, dans le <em>Journal,<\/em> on lit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si je suis condamn\u00e9, je ne suis pas seulement condamn\u00e9 \u00e0 mourir, je suis condamn\u00e9 \u00e0 me d\u00e9fendre jusque dans la mort.&nbsp;\u00bb Dans la mesure o\u00f9 il se sent s\u00fbr \u00e0 l\u2019avance de son destin, se croyant pr\u00e9destin\u00e9, maudit \u2014 maudit par le p\u00e8re, ce p\u00e8re tyrannique et niais, grossier, tellement s\u00fbr de soi, bavard imp\u00e9nitent, paysan du Danube hyst\u00e9riquement pontifiant et sans r\u00e9plique, \u2014 chez Kafka cette peur de l\u2019avenir va bient\u00f4t devenir obsessionnelle. Triste p\u00e8re que celui qui l\u2019a amen\u00e9 \u00e0 lui \u00e9crire sans jamais oser le lui dire ni le lui faire lire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand je commen\u00e7ais \u00e0 faire quelque chose qui ne te plaisait pas, et tu me pr\u00e9sageais l\u2019\u00e9chec, ma consid\u00e9ration de ton opinion \u00e9tait si grande que l\u2019\u00e9chec, m\u00eame si ce n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre qu\u2019\u00e0 plus long terme, \u00e9tait in\u00e9luctable. Je perdais la confiance en mes propres actes. J\u2019\u00e9tais impr\u00e9visible, irr\u00e9solu. Plus je grandissais, plus le mat\u00e9riel que tu pouvais exhiber pour preuves de mon insuffisance \u00e9tait important&nbsp;; \u00e0 certains \u00e9gards, je me suis mis \u00e0 co\u00efncider avec ce que tu pr\u00e9tendais.&nbsp;\u00bb En r\u00e9sum\u00e9, comme le remarque pour soi et solitairement Franz K. cela fait bien longtemps que la n\u00e9vrose le travaille et l\u2019\u00e9puise&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019impatience et la tristesse que me cause mon \u00e9puisement [sanctionne-t-il ainsi pour soi] se nourrissent principalement des images de l\u2019avenir que cet \u00e9tat me pr\u00e9pare et que je ne perds jamais de vue. Que de soir\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 me promener ou \u00e0 me d\u00e9sesp\u00e9rer dans mon lit et sur mon canap\u00e9 ai-je encore devant moi, pires que celles dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 surmont\u00e9 l\u2019\u00e9preuve&nbsp;!&nbsp;\u00bbIl ne peut faire, dans ces conditions de d\u00e9sarroi et de d\u00e9labrement sans cesse en cours, sans cesse \u00e0 l\u2019\u0153uvre, que des constats d\u00e9sabus\u00e9s, que se d\u00e9pr\u00e9cier gravement, \u00e0 l\u2019instar de son p\u00e8re qui ne cesse de le rabrouer, de l\u2019humilier. \u00ab&nbsp;Avec quel regard m\u00e9chant et d\u00e9bile je m\u2019observe [, v\u00e9rifie-t-il, constern\u00e9]&nbsp;! Il faut croire que je ne puis pas forcer la porte du monde [ni celle du \u00ab&nbsp;ch\u00e2teau int\u00e9rieur&nbsp;\u00bb non plus d\u2019ailleurs et l\u2019on retrouve l\u00e0 la parabole essentielle donn\u00e9e par Kafka sous forme d\u2019une \u00e9nigme du Sphinx, d\u2019un oracle, dans <em>Le Proc\u00e8s<\/em> ], mais que je peux rester tranquillement couch\u00e9, concevoir, d\u00e9velopper en moi ce qui a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u, et me produire tranquillement.&nbsp;\u00bb Toutefois, il y a encore en lui, les premi\u00e8res ann\u00e9es, ponctuellement un d\u00e9sir de lutter, un d\u00e9sir de revanche, ou, plus simplement une illusion plus tenace que toutes les autres, qui va lui permettre de tenir jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de quarante et un ans sans se suicider ou devenir fou&nbsp;: \u00ab&nbsp;je me sens d\u00e9sarm\u00e9 et en marge de tout. Mais l\u2019assurance que me procure le moindre travail litt\u00e9raire est indubitable et merveilleuse.&nbsp;\u00bb<br>Ayant fait ce constat, pourquoi ne se cr\u00e9erait-il pas, plut\u00f4t ne se recr\u00e9erait-il pas de toute pi\u00e8ce soi, soi-m\u00eame, et tout d\u2019une pi\u00e8ce par la fiction, comme un \u00ab&nbsp;Golem&nbsp;\u00bb, comme la c\u00e9l\u00e8bre cr\u00e9ature de la l\u00e9gende juive pragoise&nbsp;? Qui, sinon lui, qui d\u2019autre que lui, en effet, peut, pourrait songer \u00e0 \u00e9crire et \u00e0 \u00e9crire sur le front de ses h\u00e9ros de fiction substitutifs \u2014 comme Joseph K., l\u2019arpenteur K., Georg Bendeman, Gr\u00e9goire Samsa, le h\u00e9ros de <em>La M\u00e9tamorphose,<\/em> et tant d\u2019autres \u2014 implicitement le mot \u00ab&nbsp;<em>Emeth<\/em>&nbsp;\u00bb ou le mot \u00ab&nbsp;<em>meth<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;?\u2026 \u2014 Personne. \u00ab&nbsp;Stabilit\u00e9. Je ne veux pas me d\u00e9velopper dans un sens d\u00e9fini, je veux changer de place, c\u2019est bien, en v\u00e9rit\u00e9, ce fameux \u00ab\u00a0vouloir-aller-sur-une-autre-plan\u00e8te\u00a0\u00bb, il me suffirait d\u2019\u00eatre plac\u00e9 juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, il me suffirait de pouvoir concevoir comme une autre place la place qui est la mienne.&nbsp;\u00bb Pour ce faire, la solution est-elle, ne serait-elle pas, de devenir cr\u00e9ateur afin de devenir cr\u00e9ature, afin de pouvoir vivre ou du moins tenter de vivre par d\u00e9l\u00e9gation, par procuration, afin de pouvoir se projeter dans une cr\u00e9ature faite \u00e0 son image&nbsp;? Tr\u00e8s t\u00f4t, bien s\u00fbr, voici qu\u2019il se met \u00e0 r\u00eaver, \u00e0 y r\u00eaver&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Les manches retrouss\u00e9es comme une blanchisseuse, le Rabbi \u00e9tait devant le baquet et p\u00e9trissait l\u2019argile qui pr\u00e9sentait d\u00e9j\u00e0 les grossiers contours d\u2019une forme humaine. M\u00eame quand il ne travaillait qu\u2019\u00e0 un petit d\u00e9tail, \u00e0 une phalange par exemple, il embrassait du regard la figure dans son entier. Bien qu\u2019elle par\u00fbt r\u00e9ussir \u00e0 vue d\u2019\u0153il sous le rapport de la ressemblance humaine, le Rabbi se conduisait comme un enrag\u00e9, sa m\u00e2choire inf\u00e9rieure se lan\u00e7ait sans cesse en avant, ses l\u00e8vres passaient continuellement l\u2019une sur l\u2019autre, et quand il trempait les mains dans la bassine pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 cet usage, il les y plongeait avec une telle violence que l\u2019eau \u00e9claboussait le plafond de la cave aux murs nus.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Se cr\u00e9er soi&nbsp;; d\u00e9miurge, tenter de se recr\u00e9er\u2026&nbsp;: \u00ab&nbsp;p\u00e9ch\u00e9 contre l\u2019Esprit&nbsp;\u00bb s\u2019il en est, m\u00eame s\u2019il est Juif&nbsp;! H\u00e9las pour lui&nbsp;! il n\u2019est pas fait d\u2019argile, mais de chair&nbsp;; simplement de chair humaine, de chair sexu\u00e9e, qui se doit de l\u2019\u00eatre du moins, qui se doit de l\u2019\u00eatre d\u2019autant plus qu\u2019il est Juif et que cela fait dans la culture juive partie pour tout \u00eatre m\u00e2le de la Loi. Comme le dira Artaud plus tard dans \u00ab&nbsp;La Recherche de la f\u00e9calit\u00e9&nbsp;\u00bb de son tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre et longtemps maudit <em>Pour en finir avec le jugement de Dieu<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour exister il suffit de se laisser aller \u00e0 \u00eatre, \/ mais pour vivre, \/ il faut \u00eatre quelqu\u2019un, \/ pour \u00eatre quelqu\u2019un, \/ il faut avoir un OS, \/ ne pas avoir peur de montrer l\u2019os, \/ et de perdre la viande en passant.&nbsp;\u00bb \u00catre contraint d\u2019\u00ab&nbsp;avoir un OS&nbsp;\u00bb, \u00eatre tenu de le \u00ab&nbsp;montrer&nbsp;\u00bb comme son p\u00e8re Hermann, fils d\u2019un boucher de Boh\u00e8me, sait si bien le faire en famille et en soci\u00e9t\u00e9, cela, \u00ab&nbsp;\u00e7a&nbsp;\u00bb non, il ne le supporte pas Joseph K., Franz K. l\u2019arpenteur, Franz-Joseph, au point qu\u2019il se castre soi-m\u00eame de ce patronyme \u2014 qui veut dire \u00ab&nbsp;choucas&nbsp;\u00bb en Yiddish, autrement dit&nbsp;: petit oiseau charognard et qui croasse \u2014 le r\u00e9duisant \u00e0 l\u2019initiale, patronyme dont il a honte, il s\u2019en castre, oui, avant que les Bacchantes ou les \u00c9rynnies ne s\u2019en chargent&nbsp;; dans le m\u00eame esprit, parmi les fantasmes nombreux qui l\u2019assaillent, un, entre autres, entre tous significatif&nbsp;: \u00ab&nbsp;Sans cesse l\u2019image d\u2019un large couteau de charcutier [consigne-t-il dans son <em>Journal,<\/em> \u00e0 la date du 3 mai 1913, terroris\u00e9] qui, me prenant de c\u00f4t\u00e9, entre promptement en moi avec une r\u00e9gularit\u00e9 m\u00e9canique et d\u00e9tache de tr\u00e8s minces tranches qui s\u2019envolent, en s\u2019enroulant presque sur elles-m\u00eames tant le travail est rapide.&nbsp;\u00bb Des bacchantes comme pour Orph\u00e9e disions-nous&nbsp;? En somme, une chair \u00e0 la merci du f\u00e9minin dans ce qu\u2019il peut avoir de plus d\u00e9brid\u00e9&nbsp;? Sans nul doute, oui, car le couteau de charcutier, figurez-vous, dans un autre r\u00eave \u00e9veill\u00e9 peut s\u2019av\u00e9rer \u00eatre les griffes f\u00e9minines de quelque terrifiante M\u00e9lusine (c\u2019est cette fois le 9 ao\u00fbt 1917, qu\u2019il couche sur le papier cet autre cauchemar, sans pour autant parvenir \u00e0 le faire mourir)&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2014 Non, laisse-moi&nbsp;! Non, laisse-moi&nbsp;! criais-je sans interruption le long des rues, et sans cesse elle me saisissait, sans cesse les pattes griffues de la sir\u00e8ne s\u2019abattaient sur ma poitrine, m\u2019attaquant de c\u00f4t\u00e9 ou par-dessus l\u2019\u00e9paule.&nbsp;\u00bb<br>Le fantasme de castration, Franz K. le pousse parfois beaucoup plus loin. Pour formuler la chose d\u2019une autre fa\u00e7on&nbsp;: la complexit\u00e9 de la psych\u00e9 kafka\u00efenne, d\u00e9passe, et de loin, le simple complexe de castration. Dans un autre r\u00eave, un autre cauchemar \u00e9veill\u00e9, il s\u2019imagine avec dans le dos, entre la peau et la chair, une \u00e9p\u00e9e de chevalier, telle une \u00ab&nbsp;croix&nbsp;\u00bb au-dessus de sa t\u00eate&nbsp;; en v\u00e9rit\u00e9, si l\u2019on en croit le symbole, il est mort avant que d\u2019\u00eatre n\u00e9, m\u00eame pas digne d\u2019\u00eatre enterr\u00e9 chez les Juifs, sous une st\u00e8le. Sans l\u2019aide de ses amis, pr\u00e9cise-t-il, dans ce r\u00eave, il ne peut, Arthur d\u2019un genre nouveau, sortir de son \u00e9trange fourreau mortuaire \u2014 son propre corps \u2014 cette \u00e9p\u00e9e pour aller combattre les sortil\u00e8ges. Le symbole, qu\u2019il soit lu psychanalytiquement ou plus simplement m\u00e9taphoriquement, stup\u00e9fie par son caract\u00e8re explicite&nbsp;: du phallus non assum\u00e9 \u00e0 la plume, de la plume \u00e0 l\u2019\u00e9p\u00e9e, de l\u2019\u00e9p\u00e9e \u00e0 la plume, il n\u2019y a qu\u2019un geste, il n\u2019y qu\u2019un pas, rapidement franchi pour ce familier, pour cet ivrogne inv\u00e9t\u00e9r\u00e9 de l\u2019<em>hubris<\/em> suppos\u00e9 na\u00eetre des m\u00e9taphores, des embl\u00e8mes, des symboles, des all\u00e9gories&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon travail se cl\u00f4t [\u00e9crit Franz K., jouant avec sa n\u00e9vrose, filant \u00e0 l\u2019envi masochistement la m\u00e9taphore], comme peut se fermer une plaie qui n\u2019est pas gu\u00e9rie.&nbsp;\u00bb Voil\u00e0&nbsp;; ou, peut-\u00eatre, plut\u00f4t&nbsp;: voici, sur le mode&nbsp;: \u00ab&nbsp;ceci est mon corps, ceci est mon sang&nbsp;; prenez et mangez, prenez et buvez&nbsp;\u00bb, mais quelle valeur au sacrifice&nbsp;? Quand le sang est tir\u00e9, il faut le boire. Quand la vie est tir\u00e9e du n\u00e9ant, il faut la boire aussi&nbsp;; Baudelaire a beau \u00e9crire dans sa pr\u00e9face aux <em>Paradis artificiels<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le bon sens nous dit que les choses de la terre n\u2019existent que bien peu, et que la vraie r\u00e9alit\u00e9 n\u2019est que dans les r\u00eaves. Pour dig\u00e9rer le bonheur naturel, comme l\u2019artificiel, il faut d\u2019abord avoir le courage de l\u2019avaler, et ceux qui m\u00e9riteraient peut-\u00eatre le bonheur sont justement ceux-l\u00e0 \u00e0 qui la f\u00e9licit\u00e9, telle que la con\u00e7oivent les mortels, a toujours fait l\u2019effet d\u2019un vomitif&nbsp;\u00bb, il convient pour qui est suppos\u00e9 \u00eatre au monde, pour qui est tenu d\u2019\u00eatre au monde, de tenir sa place dans une soci\u00e9t\u00e9 quelconque, de finir de boire son propre sang jusqu\u2019\u00e0 la lie, jusqu\u2019au caillot final, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019embolie, qu\u2019elle soit pulmonaire ou non. Kafka qui recours \u00e0 l\u2019<em>hubris<\/em> non point du tout dionysiaque mais \u00e0 celui tout \u00e9th\u00e9r\u00e9 tout au contraire de l\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 mentale, ne peut que se dire comme Baudelaire encore&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il faut \u00eatre toujours ivre. Tout est l\u00e0&nbsp;: c\u2019est l\u2019unique question. Pour ne pas sentir l\u2019horrible fardeau du Temps qui brise vos \u00e9paules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans tr\u00eave&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00e0 la fois sacrificateur et sacrifi\u00e9, il ne peut ainsi et aussi que se sentir assoiff\u00e9 toujours, vampire de soi-m\u00eame, sit\u00f4t que le recours \u00e0 l\u2019\u00e9criture est \u00e9puis\u00e9. Ainsi, Franz K., qui, dans une citation pr\u00e9c\u00e9dente, criait victoire, se proclamait gu\u00e9ri de ses inhibitions, en magnifiant \u00ab&nbsp;l\u2019assurance que [lui] procur[ait] le moindre travail litt\u00e9raire, [\u2026] [assurance] indubitable et merveilleuse&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019en croire, tr\u00e8s vite d\u00e9chante, souvent d\u00e9chante donc, et, ici, d\u00e9chante tout \u00e0 fait. Il est vrai qu\u2019il \u00e9crit cette notule sinistre et totalement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e en mai 1922, soit quelques mois avant sa mort.<br>Comment \u00e9crire, quand \u2014 comme c\u2019est le cas pour Kafka \u2014 on est hant\u00e9 par la \u00ab&nbsp;Haine de l\u2019introspection. Des interpr\u00e9tations psychiques telles que&nbsp;: hier j\u2019\u00e9tais comme ceci et pour telle raison, aujourd\u2019hui je suis comme ceci et pour telle raison [\u2026]&nbsp;\u00bb&nbsp;? Comment&nbsp;? La \u00ab&nbsp;haine de l\u2019introspection&nbsp;\u00bb chez Kafka cache le d\u00e9go\u00fbt ou la crainte plut\u00f4t de la psychiatrie et de la psychanalyse&nbsp;: il craint le d\u00e9voilement de son psychisme et de son inconscient, tout en l\u2019appelant de toutes ses forces dans un \u00e9lan contradictoire&nbsp;; il a peur de ce qu\u2019il est susceptible d\u2019y trouver d\u2019\u00ab&nbsp;irr\u00e9m\u00e9diable&nbsp;\u00bb, d\u2019\u00ab&nbsp;irr\u00e9parable&nbsp;\u00bb, d\u2019irr\u00e9ductible et d\u2019incurable&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 un certain niveau de connaissance de soi-m\u00eame, les autres ph\u00e9nom\u00e8nes secondaires \u00e9tant favorables \u00e0 l\u2019observation, on en viendra invariablement \u00e0 se trouver ex\u00e9crable. [\u2026] On se rendra compte qu\u2019on n\u2019est rien de plus qu\u2019un nid \u00e0 rats peupl\u00e9 d\u2019arri\u00e8re-pens\u00e9es [cafards, rats, souris\u2026 le bestiaire kafka\u00efen n\u2019est pas sans \u00e9voquer \u00e0 la fois celui d\u2019un J\u00e9rome Bosch, mais encore, dans l\u2019auto-d\u00e9pr\u00e9ciation et l\u2019auto-condamnation complaisante, s\u2019av\u00e8re pr\u00e9monitoire du jargon obsc\u00e8ne et hideux de la propagande nazie]. L\u2019acte le plus infime [commente-t-il] ne sera pas exempt de ces arri\u00e8re-pens\u00e9es. Elles seront si sales que, dans l\u2019\u00e9tat d\u2019auto-observation o\u00f9 l\u2019on se trouve, on se refusera \u00e0 les examiner jusqu\u2019au bout et l\u2019on se contentera de les contempler au loin. [\u2026] car le terrain le plus profond [de l\u2019\u00eatre] ne contiendra pas de la lave mais de la boue. La boue sera tout en bas et tout en haut, et les doutes de l\u2019auto-observation eux-m\u00eames ne tarderont pas \u00e0 devenir aussi d\u00e9biles et complaisants que les dandinements d\u2019un porc dans le fumier.&nbsp;\u00bb \u00c0 dire vrai, il s\u2019agit moins de \u00ab&nbsp;boue&nbsp;\u00bb comme le dit si euph\u00e9mistiquement et si jans\u00e9nistement aussi Kafka que de \u00ab&nbsp;Caca&nbsp;\u00bb pour emprunter au vocabulaire d\u2019Antonin Artaud, plus sp\u00e9cifiquement ici appropri\u00e9. Kafka le sait, qui associe au reste cette merde, cette scatologie au p\u00e8re, \u00e0 la vision que le p\u00e8re peut avoir de lui&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>6 mai [1912], 11 heures.<br>[\u2026]<br>R\u00eave r\u00e9cent&nbsp;:<br>Je traversais Berlin en tramway avec mon p\u00e8re. Le caract\u00e8re propre \u00e0 une grande ville \u00e9tait rendu par d\u2019innombrables barri\u00e8res dress\u00e9es \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, peintes en deux couleurs et termin\u00e9es par un bout rond et poli. \u00c0 part cela, tout \u00e9tait presque vide, mais ces barri\u00e8res formaient une foule consid\u00e9rable. Nous arriv\u00e2mes devant une porte, descend\u00eemes du tramway sans sentir que nous descendions et entr\u00e2mes par cette porte. Derri\u00e8re elle s\u2019\u00e9levait une paroi raide que mon p\u00e8re escalada presque en dansant, ses jambes flottaient tant la mont\u00e9e lui \u00e9tait facile. Il ne laissait pas d\u2019y avoir aussi une certaine brutalit\u00e9 dans le fait qu\u2019il ne m\u2019aidait pas, car je n\u2019arrivai en haut qu\u2019avec la peine la plus extr\u00eame, \u00e0 quatre pattes, apr\u00e8s \u00eatre retomb\u00e9 fr\u00e9quemment comme si la paroi s\u2019\u00e9tait faite plus raide \u00e0 mesure que je grimpais. Ce qui rendait encore la chose plus p\u00e9nible, c\u2019est que [la paroi] \u00e9tait couverte d\u2019excr\u00e9ments humains qui restaient accroch\u00e9s par paquets sur moi, surtout sur ma poitrine. Le visage pench\u00e9, je les regardais et passais la main dessus. Quand je fus enfin arriv\u00e9 en haut, mon p\u00e8re, qui sortait de l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un b\u00e2timent, me sauta au cou, m\u2019embrassa et me serra contre lui. Il portait un frac que je me rappelle bien avoir vu autrefois, d\u00e9mod\u00e9, court, rembourr\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur comme un sofa&nbsp;; \u00ab&nbsp;Ce Dr von Leyden&nbsp;! Quel excellent homme&nbsp;!&nbsp;\u00bb s\u2019exclamait-il sans se lasser. Ce n\u2019\u00e9tait pas au m\u00e9decin qu\u2019il \u00e9tait all\u00e9 rendre visite, mais simplement \u00e0 un homme digne d\u2019\u00eatre connu. J\u2019avais un peu peur d\u2019\u00eatre oblig\u00e9 d\u2019y aller aussi, mais on ne me le demanda pas. \u00c0 gauche, derri\u00e8re moi, dans une pi\u00e8ce ferm\u00e9e litt\u00e9ralement de tous c\u00f4t\u00e9s par des parois de verre, je vis un homme assis qui me tournait le dos. Il s\u2019av\u00e9ra que cet homme \u00e9tait le secr\u00e9taire du professeur, que c\u2019\u00e9tait \u00e0 lui seul, et non pas au professeur, que mon p\u00e8re avait parl\u00e9 en fait, mais qu\u2019il avait, je ne sais comment, acquis une connaissance personnelle des m\u00e9rites du professeur \u00e0 travers le secr\u00e9taire, de sorte qu\u2019\u00e0 tous points de vue, il \u00e9tait aussi fond\u00e9 \u00e0 former un jugement sur le professeur que s\u2019il lui avait parl\u00e9 personnellement.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Comme un adage, mais sans doute \u2014 comme tous les adages \u2014 parfois bien difficile \u00e0 suivre, Franz K. \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si tu veux p\u00e9n\u00e9trer en toi, tu n\u2019\u00e9viteras pas la boue que tu charries. Mais ne t\u2019y vautre pas.&nbsp;\u00bb C\u2019est bien simple&nbsp;: tous les affres de l\u2019\u00e9criture, il les conna\u00eet&nbsp;: au reste, \u00ab&nbsp;cette peur d\u2019\u00e9crire s\u2019exprime toujours [chez lui] de la m\u00eame mani\u00e8re, [il] trouve accidentellement, sans \u00eatre assis \u00e0 [son] bureau, des phrases de d\u00e9but qui se r\u00e9v\u00e8lent aussit\u00f4t inutilisables, s\u00e8ches, interrompues bien avant la fin et qui, de leurs fragments qui sortent,[lui] d\u00e9signent un triste avenir.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Le sentiment du faux qu[\u2019il a] en \u00e9crivant [\u2026] l\u2019espoir [qui] demeure, quand les fausses apparitions seront \u00e9puis\u00e9es, de voir enfin surgir les vraies. [L\u2019obligation qu\u2019il a, qu\u2019il se sent aussi de se voir contraint de faire ce constat d\u00e9sabus\u00e9&nbsp;: ] une condition pr\u00e9liminaire incoh\u00e9rente est plac\u00e9e comme une planche [pour moi] entre le sentiment r\u00e9el et la m\u00e9taphore de la description&nbsp;\u00bb l\u2019am\u00e8nent \u00e0 m\u00e9diter sans cesse sur cette \u00ab&nbsp;\u00e9trange, myst\u00e9rieuse consolation donn\u00e9e par la litt\u00e9rature, dangereuse peut-\u00eatre, peut-\u00eatre lib\u00e9ratrice&nbsp;: bond hors du rang des meurtriers, acte-observation [\u2026]&nbsp;\u00bb, sans jamais parvenir \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la question&nbsp;: la litt\u00e9rature, en d\u00e9finitive, m\u2019est-elle r\u00e9ellement b\u00e9n\u00e9fique, apporte-t-elle un r\u00e9confort r\u00e9el, r\u00e9el et durable&nbsp;? Quoiqu\u2019il fasse, quoi qu\u2019il dise ou pense, il en revient toujours \u00e0 cette id\u00e9e, \u00e0 ce refuge dans ce fant\u00f4me d\u2019id\u00e9e enfin \u00ab\u00a0concr\u00e8te\u00a0\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Consid\u00e9r\u00e9e sous un angle de vue primitif, la v\u00e9rit\u00e9 proprement dite, irr\u00e9futable, inaccessible au trouble venant de l\u2019ext\u00e9rieur (martyre, sacrifice pour un \u00eatre humain) ne peut \u00eatre que de la douleur physique [c\u2019est-\u00e0-dire pour lui, d\u2019abord morale, puisque sans cesse, il somatise. Aussi constate-t-il et s\u2019interroge-t-il&nbsp;:] Il est \u00e9trange que le Dieu de la Douleur n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 le Dieu principal des premi\u00e8res religions (il ne l\u2019est peut-\u00eatre que de celle qui sont venues plus tard.) \u00c0 chaque malade son Dieu lare, au phtisique, le Dieu de l\u2019asphyxie. Comment pourrait-on supporter son approche si l\u2019on ne participait de sa nature avant m\u00eame la terrible union&nbsp;?&nbsp;\u00bb Le recours \u00e0 la litt\u00e9rature est \u00e0 ce point d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 chez lui qu\u2019il le m\u00e8ne sans cesse aux bords m\u00eames de la folie&nbsp;; ainsi, apr\u00e8s une lecture de Werfel, observe-t-il&nbsp;: \u00ab&nbsp;Gr\u00e2ce aux po\u00e8mes de Werfel, j\u2019ai eu la t\u00eate comme emplie de vapeur pendant toute la matin\u00e9e d\u2019hier. Un instant, j\u2019ai craint que l\u2019enthousiasme ne m\u2019emport\u00e2t sans halte jusque dans la folie.&nbsp;\u00bb Et qu\u2019est-ce alors que les affres de l\u2019\u00e9criture au bureau pour Franz-Joseph K. l\u2019arpenteur des morts, l\u2019arpenteur des mots, quand il est confront\u00e9 au miroir de l\u2019\u00e9nervement d\u2019une myst\u00e9rieuse \u00ab&nbsp;Mlle K&nbsp;\u00bb, laquelle le renvoie \u2014 comme seules les femmes savent le faire, pour lui du moins \u2014 \u00e0 son angoisse, \u00e0 l\u2019angoisse b\u00e9ante de sa n\u00e9vrose, en creusant la mise en abyme tr\u00e8s cruellement, puis, l\u2019am\u00e8ne \u00e0 la chute infinie de l\u2019ensevelissement en elle, comme dans l\u2019\u00e9pisode marginal du <em>Proc\u00e8s<\/em> intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Un r\u00eave&nbsp;\u00bb&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Au bureau, je dicte une importante circulaire destin\u00e9e \u00e0 la police du district. Arriv\u00e9 \u00e0 la conclusion, qui doit prendre de l\u2019\u00e9lan, je reste court et suis incapable de faire autre chose que de regarder la dactylo, Mlle K., laquelle, comme \u00e0 son habitude, devient particuli\u00e8rement remuante, d\u00e9place sa chaise, tousse, pianote sur la table, attirant par l\u00e0 l\u2019attention de tout le bureau sur mon malheur. L\u2019id\u00e9e que je cherche prend maintenant d\u2019autant plus de prix qu\u2019elle tranquilliserait Mlle K., et plus elle devient pr\u00e9cieuse, plus elle est difficile \u00e0 trouver. Enfin, je tiens le mot&nbsp;: \u00ab\u00a0stigmatiser\u00a0\u00bb et la phrase qui va avec, mais je continue \u00e0 garder tout cela dans ma bouche avec d\u00e9go\u00fbt et un sentiment de honte, comme si les mots \u00e9taient de la viande crue, de la viande coup\u00e9e \u00e0 m\u00eame ma chair (tant cela m\u2019a co\u00fbt\u00e9). Enfin, je dis la phrase, mais il me reste une grande terreur parce que je vois que tout en moi est pr\u00eat pour un travail po\u00e9tique, que ce travail serait pour moi une solution divine, une entr\u00e9e r\u00e9elle dans la vie, alors qu\u2019au bureau je dois, au nom d\u2019une lamentable paperasserie, arracher un morceau de sa chair au corps capable d\u2019un tel bonheur.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Le corps substitutif que constitue le langage pour Kafka, le corps des mots, s\u2019entend fort bien ici, si \u00ab&nbsp;l\u2019\u0153il \u00e9coute&nbsp;\u00bb. Franz-Joseph K. l\u2019arpenteur des mots, l\u2019arpenteur du \u00ab&nbsp;ch\u00e2teau int\u00e9rieur&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;vampire&nbsp;\u00bb et anthropophage de soi-m\u00eame, en a plein la bouche au point que l\u2019on songe une fois de plus \u00e0 Baudelaire, celui d\u2019\u00ab&nbsp;Un fant\u00f4me&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis comme un peintre qu\u2019un Dieu moqueur \/ Condamne \u00e0 peindre, h\u00e9las&nbsp;! sur les t\u00e9n\u00e8bres&nbsp;; \/ O\u00f9, cuisinier aux app\u00e9tits fun\u00e8bres, \/ je fais bouillir et je mange mon c\u0153ur [\u2026].&nbsp;\u00bb Quoi qu\u2019il advienne, il s\u2019agit pour Kafka de ne pas s\u2019occulter l\u2019acc\u00e8s \u00e0 cette unique \u00e9chappatoire pour lui que constitue le langage&nbsp;: \u00ab&nbsp;Surtout ne pas surestimer ce que j\u2019ai \u00e9crit, cela me fermerait l\u2019acc\u00e8s de ce que j\u2019ai \u00e0 \u00e9crire.&nbsp;\u00bb Il note par exemple en juillet 1912, presque tout juste un mois avant la rencontre avec Felice B.&nbsp;: \u00ab&nbsp;Rien \u00e9crit jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. Commencer demain. Sinon, je vais tomber dans une insatisfaction que rien ne pourra emp\u00eacher de s\u2019\u00e9tendre&nbsp;; \u00e0 vrai dire, je suis d\u00e9j\u00e0 dedans. Mes acc\u00e8s de nervosit\u00e9 commencent. [\u2026].&nbsp;\u00bb C\u2019est pourquoi, sans cesse il se pose la question&nbsp;: \u00ab&nbsp;O\u00f9 trouverai-je le salut&nbsp;? [et admet, lucide et cruel&nbsp;:] Que de mensonges dont je ne savais plus rien sont remont\u00e9s avec le reste \u00e0 la surface. [Cependant qu\u2019il sait qu\u2019il a trouv\u00e9 d\u00e9j\u00e0 sa r\u00e9ponse, son unique r\u00e9ponse \u00e0 cette angoisse sourde&nbsp;:] S\u2019ils se sont infiltr\u00e9s aussi bien dans l\u2019union r\u00e9elle que dans la s\u00e9paration r\u00e9elle, alors j\u2019ai s\u00fbrement bien agi. Sans relations humaines, il n\u2019y a pas en moi de mensonges visibles. Le cercle limit\u00e9 est pur.&nbsp;\u00bb Les relations humaines, voil\u00e0 donc bien le <em>hic<\/em>&nbsp;! il faudrait, il lui faudrait pouvoir int\u00e9gralement se retrancher du monde, car le monde, immanquablement, ne peut que lui rappeler cruellement la r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s concr\u00e8te de sa n\u00e9vrose, son incurabilit\u00e9, autant que la vacuit\u00e9 et l\u2019inanit\u00e9 de toute tentative litt\u00e9raire pour la dissiper&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Mon inimaginable tristesse de ce matin. [\u2026] J\u2019ai \u00e9t\u00e9 excit\u00e9 par des femmes, puis je suis rentr\u00e9, j\u2019ai lu <em>La M\u00e9tamorphose<\/em> et je la trouve mauvaise. Je suis peut-\u00eatre r\u00e9ellement perdu, la tristesse de ce matin reviendra, je ne pourrai pas lui r\u00e9sister longtemps, elle m\u2019enl\u00e8ve tout espoir. Je n\u2019ai m\u00eame pas envie de tenir mon journal, peut-\u00eatre parce qu\u2019il y manque d\u00e9j\u00e0 trop de choses, peut-\u00eatre parce que je ne pourrai jamais d\u00e9crire que des fa\u00e7ons d\u2019agir incompl\u00e8tes \u2014 et n\u00e9cessairement incompl\u00e8tes, semble-t-il&nbsp;\u2014, peut-\u00eatre parce que le fait m\u00eame d\u2019\u00e9crire contribue \u00e0 ma tristesse. \/ J\u2019aimerai bien \u00e9crire des contes de f\u00e9es (pourquoi ai-je tellement ce mot en haine&nbsp;?) [\u2026].<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Des \u00ab&nbsp;contes de f\u00e9es&nbsp;\u00bb, Vraiment&nbsp;?\u2026 Pourquoi a-t-il tellement ce mot en haine&nbsp;? Consternante na\u00efvet\u00e9 des \u00ab\u00a0g\u00e9nies\u00a0\u00bb, direz-vous&nbsp;?\u2026 Que non&nbsp;! ici, pas le moins du monde&nbsp;; pour s\u2019en convaincre, dans le <em>Journal,<\/em> \u00e0 la date du 22 juillet 1916, Franz Kafka imagine, une fois de plus un mode d\u2019ex\u00e9cution, un face \u00e0 face entre un bourreau et sa victime (l\u2019arme d\u2019ex\u00e9cution, comme dans <em>Le Proc\u00e8s,<\/em> une fois encore&nbsp;: le couteau)&nbsp;: pr\u00e9parant quelque nouvelle ou roman qui va avorter, il se laisse aller \u00e0 son imagination fantaisiste peut-\u00eatre, mais pr\u00e9cise comme un bourreau&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c9trange coutume judiciaire. Le condamn\u00e9 est \u00e9gorg\u00e9 par le bourreau dans sa cellule, la pr\u00e9sence d\u2019autres personnes \u00e9tant interdite. Il est assis \u00e0 sa table et termine sa lettre ou son dernier repas. On frappe, c\u2019est le bourreau. [\u2026] \u00ab\u00a0Je suis pr\u00eat\u00a0\u00bb, dit le bourreau au bout d\u2019un moment. \u2014 Pr\u00eat&nbsp;? interroge le condamn\u00e9 dans un cri, il bondit et se d\u00e9cide maintenant \u00e0 regarder le bourreau en face. Tu ne me tueras pas [\u2026] car tu es un homme malgr\u00e9 tout, tu es capable d\u2019ex\u00e9cuter quelqu\u2019un sur l\u2019\u00e9chafaud, avec des aides et en pr\u00e9sence de magistrats, mais pas ici, pas dans cette cellule, en homme tuant un autre homme. [\u2026] Le bourreau d\u00e9tach[e] un nouveau poignard enferm\u00e9 dans sa gaine de ouate et dit&nbsp;: \u2014 Tu songes sans doute \u00e0 ces contes de f\u00e9es dans lesquels un serviteur recevait l\u2019ordre d\u2019exposer un enfant, mais ne parvenait pas \u00e0 accomplir l\u2019ordre et pr\u00e9f\u00e9rait mettre l\u2019enfant en apprentissage chez un cordonnier. C\u2019\u00e9tait un conte de f\u00e9es, mais ici, ce n\u2019en est pas un.&nbsp;\u00bb N\u2019avoir pour seule compagne que l\u2019\u00e9criture, ce vampire pour lui, son vampire, comme il est lui aussi son propre vampire, et ne pouvoir lui dire comme Baudelaire \u2014 l\u2019on songe alors \u00e0 la mort indigne de Joseph K. dans <em>Le Proc\u00e8s<\/em> tu\u00e9 d\u2019un coup de couteau dans le c\u0153ur, d\u2019un coup de couteau de cuisine&nbsp;: \u00ab&nbsp;Toi qui, comme un coup de couteau, \/ Dans mon c\u0153ur plaintif es entr\u00e9e&nbsp;; \/ Toi qui, forte comme un troupeau \/ De d\u00e9mons, vins, folle et par\u00e9e, \/\/ De mon esprit humili\u00e9 \/ Faire ton lit et ton domaine&nbsp;; \/ \u2014 Inf\u00e2me \u00e0 qui je suis li\u00e9 \/ Comme le for\u00e7at \u00e0 la cha\u00eene , \/\/ Comme au jeu le joueur t\u00eatu, \/ Comme \u00e0 la bouteille l\u2019ivrogne, \/ Comme aux vermines la charogne, \/ \u2014 Maudite, maudite, sois-tu&nbsp;! \/\/ J\u2019ai priv\u00e9 le glaive rapide \/ De conqu\u00e9rir ma libert\u00e9, \/ Et j\u2019ai dit au poison perfide \/ De secourir ma l\u00e2chet\u00e9. \/\/ H\u00e9las&nbsp;! le poison et le glaive \/ M\u2019ont pris en d\u00e9dain et m\u2019ont dit&nbsp;: \/ \u00ab&nbsp;Tu n\u2019es pas digne qu\u2019on t\u2019enl\u00e8ve \/ \u00c0 ton esclavage maudit, \/\/ Imb\u00e9cile&nbsp;! \u2014 de son empire \/ Si nos efforts te d\u00e9livraient, \/ Tes baisers ressusciteraient \/ Le cadavre de ton vampire&nbsp;!&nbsp;\u00bb C\u2019est bien \u00ab&nbsp;comme si [de toute \u00e9ternit\u00e9] la honte [devait] lui survivre&nbsp;\u00bb&nbsp;: il n\u2019y a aucun doute \u00e0 cela.<br>Si au moment o\u00f9 il entame la r\u00e9daction du <em>Ch\u00e2teau,<\/em> Kafka \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 citoyen de cet autre monde qui est, avec le monde ordinaire, dans le m\u00eame rapport que le d\u00e9sert avec une contr\u00e9e agricole (il y a quarante ans que j\u2019erre au sortir de Chanaan)&nbsp;; c\u2019est en \u00e9tranger que je regarde derri\u00e8re moi&nbsp;\u00bb, Kafka ne fait que sanctionner une continuit\u00e9 plut\u00f4t que de dresser un bilan&nbsp;; Kafka, tr\u00e8s t\u00f4t, se plaint de se sentir en dehors, comme en marge de la r\u00e9alit\u00e9, de toute r\u00e9alit\u00e9&nbsp;: il remarque pour lui, pour exemple&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comme le chemin est long de ma d\u00e9tresse int\u00e9rieure \u00e0 la sc\u00e8ne qui se passe dans la cour. Mais on est d\u00e9sormais dans son pays natal, et l\u2019on ne peut plus repartir.&nbsp;\u00bb Puisqu\u2019il ne parvient pas \u00e0 s\u2019accoucher mentalement \u00e0 son propre corps et \u00e0 ce qu\u2019on nomme la vie, la vie en soci\u00e9t\u00e9, la r\u00e9alit\u00e9, il se plaint de \u00ab&nbsp;N\u2019\u00eatre pas encore n\u00e9 et [d\u2019] \u00eatre d\u00e9j\u00e0 forc\u00e9 de se promener dans les rues, de parler aux hommes.&nbsp;\u00bb<br>Ma th\u00e8se est simple&nbsp;: Kafka fait partie, Kafka est \u00e0 compter au nombre \u2014 assez cons\u00e9quent \u00e0 vrai dire \u2014 de ces artistes et \u00e9crivains que pour ma part je nomme&nbsp;: les \u00ab&nbsp;Non-n\u00e9s&nbsp;\u00bb. Reprenant les propos de Kafka cherchant \u00e0 formuler le sentiment diffus qu\u2019il a \u00ab&nbsp;de n\u2019\u00eatre pas vraiment n\u00e9&nbsp;\u00bb, Marthe Robert parle de \u00ab&nbsp;Mal-n\u00e9&nbsp;\u00bb pour situer sinon pour d\u00e9finir Kafka&nbsp;; elle argumente&nbsp;: \u00ab&nbsp;en d\u00e9cidant de demeurer neutre en face de sa tendance inv\u00e9t\u00e9r\u00e9e \u00e0 se plaindre, \u00e0 se consoler, \u00e0 se venger d\u2019\u00eatre mal n\u00e9 [\u00e9crit-elle] et par cons\u00e9quent \u00e0 se \u00ab\u00a0sauver\u00a0\u00bb, Kafka est conduit \u00e0 prendre une mesure extr\u00eame [\u2026]&nbsp;: il disjoint litt\u00e9ralement l\u2019homme de l\u2019\u00e9crivain et cr\u00e9e ainsi entre l\u2019\u00e9crit et le v\u00e9cu une apparente solution de continuit\u00e9 [\u2026].&nbsp;\u00bb Kafka, en effet \u2014 c\u2019est en tous les cas une question&nbsp;\u2014, ne serait-il pas ce que j\u2019appelle un \u00ab&nbsp;Non-n\u00e9&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un inhib\u00e9 fondamental, incapable d\u2019assumer son corps, sa corporalit\u00e9 comme sa corpor\u00e9\u00eft\u00e9, ind\u00e9cis quant \u00e0 sa sexuation, et, par cons\u00e9quent, incapable d\u2019assumer sereinement et pleinement une quelconque sexualit\u00e9, se rabattant ainsi sur cette corpor\u00e9\u00eft\u00e9 de substitution que peut \u00eatre une \u0153uvre, un livre&nbsp;? C\u2019est la vieille question plotinienne&nbsp;: comment \u00eatre \u00ab&nbsp;Un&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un esprit dans un corps, \u00e0 la fois esprit et corps, \u00e9quitablement&nbsp;? La corpor\u00e9\u00eft\u00e9 de substitution, c\u2019est un peu le r\u00eave artaudien du \u00ab&nbsp;corps sans organes&nbsp;\u00bb&nbsp;: une id\u00e9e-concept qui m\u2019obs\u00e8de en litt\u00e9rature et en Art, me poursuit, que je vois \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans bien des \u0152uvres dites \u00ab\u00a0majeures\u00a0\u00bb, qui ne sont pourtant avant tout \u2014 si g\u00e9niales qu\u2019elles puissent appara\u00eetre <em>a posteriori<\/em> \u2014 pour leur auteur que des tentatives th\u00e9rapeutiques, d\u2019abord. J\u2019ai longuement d\u00e9velopp\u00e9 en mars 2000 dans un double num\u00e9ro de ma d\u00e9funte revue <em>Polaire<\/em> intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Corps de l\u2019Art, corps \u00ab\u00a0Un\u00a0\u00bb possible&nbsp;?&nbsp;\u00bb, l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u0153uvre d\u2019art pour l\u2019artiste, le livre pour l\u2019\u00e9crivain, est souvent intimement pour son cr\u00e9ateur (comme pour son lecteur ou son spectateur m\u00eame, l\u2019\u00ab&nbsp;hypocrite lecteur, \u2014 [son] semblable, \u2014 [son] fr\u00e8re&nbsp;\u00bb), quelque chose comme un corps refuge, comme un corps de substitution, plus conforme au d\u00e9sir d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb, voire m\u00eame au d\u00e9sir de non-\u00eatre de son auteur. Kafka est pour moi un \u00ab&nbsp;Non-n\u00e9&nbsp;\u00bb parmi les \u00ab&nbsp;Non-n\u00e9s&nbsp;\u00bb \u00e0 la \u00ab&nbsp;destin\u00e9e \u00e9ternellement solitaire&nbsp;\u00bb comme Baudelaire, pour n\u2019en citer qu\u2019un seul, semblable \u00e0 lui, parmi tant d\u2019autres. Si Baudelaire s\u2019interrogeait comme Thomas de Quincey en disant avec lui&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00ab\u00a0Nous pouvons regarder la mort en face&nbsp;; mais sachant, comme quelques-uns d\u2019entre nous le savent aujourd\u2019hui, ce qu\u2019est la vie humaine, qui pourrait sans frissonner (en supposant qu\u2019il en f\u00fbt averti) regarder en face l\u2019heure de sa naissance&nbsp;?\u00a0\u00bb&nbsp;\u00bb, Franz K., lui, \u00e9crit, d\u00e9crit de mani\u00e8re plus explicite encore \u00e0 cet \u00e9gard son \u00ab&nbsp;H\u00e9sitation devant la naissance. S\u2019il y a une transmigration des \u00e2mes [ajoute-t-il comme pour commenter], la mienne n\u2019a pas encore atteint le plus bas. Ma vie est h\u00e9sitation devant la naissance.&nbsp;\u00bb Peut-on \u00eatre plus explicite&nbsp;? Mais qui est assez \u00ab&nbsp;singulier&nbsp;\u00bb pour l\u2019entendre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019IMAGE DE L\u2019AUTRE&nbsp;:<br><\/strong>Peut-on r\u00e9soudre ses probl\u00e8mes m\u00e9taphysiques avec l\u2019aide d\u2019un <em>alter ego,<\/em> d\u2019une alter-h\u00e9ro\u00efne&nbsp;? C\u2019est l\u2019illusion commune, largement partag\u00e9e. Envieux du suppos\u00e9 bonheur qu\u2019il pr\u00eate aux autres, Franz K. (ou Franz-Joseph K.) note dans son <em>Journal,<\/em> \u00e0 la date du 24 janvier 1922, soit quelques mois avant sa mort \u2014 l\u2019illusion lui aura v\u00e9ritablement dur\u00e9 jusqu\u2019au bout \u2014&nbsp;: \u00ab&nbsp;Au bureau, [voir] le bonheur des hommes mari\u00e9s, jeunes et vieux. Bonheur qui m\u2019est inaccessible et qui, s\u2019il \u00e9tait \u00e0 ma port\u00e9e, me serait insupportable&nbsp;; c\u2019est pourtant le seul dont, par go\u00fbt, j\u2019aimerais me rassasier.&nbsp;\u00bb Leitmotiv obsessionnel. Combien d\u2019occurrences de ce type&nbsp;: l\u2019\u0152uvre et la correspondance en sont litt\u00e9ralement infest\u00e9es. Est-ce parce qu\u2019il est convaincu de son incurabilit\u00e9 qu\u2019en ao\u00fbt 1912, \u00e0 vingt neuf ans, apr\u00e8s maints \u00e9checs d\u00e9j\u00e0, il choisit Felice Bauer \u2014 de tous ses \u00e9checs le plus cuisant, le plus arch\u00e9typal, et, par cons\u00e9quent, le plus singulier \u2014&nbsp;:<br><small>Mlle F[elice] B[auer]. Quand j\u2019arrivai chez Brod, le 13 ao\u00fbt, elle \u00e9tait assise \u00e0 table et je l\u2019ai prise pour une bonne. Je n\u2019\u00e9tais d\u2019ailleurs nullement curieux de savoir qui elle \u00e9tait, je l\u2019ai aussit\u00f4t accept\u00e9e. Visage osseux et insignifiant, qui portait franchement son insignifiance. Cou d\u00e9gag\u00e9. Blouse jet\u00e9e sur les \u00e9paules. Elle semblait \u00eatre habill\u00e9e tout \u00e0 fait comme une m\u00e9nag\u00e8re, bien qu\u2019elle ne f\u00fbt nullement, comme j\u2019ai pu le constater ensuite (je l\u2019\u00e9loigne un peu d\u2019elle-m\u00eame en la serrant d\u2019aussi pr\u00e8s. Dans quel \u00e9tat suis-je d\u2019ailleurs en ce moment, \u00e9tranger \u00e0 tout bien g\u00e9n\u00e9ral et sans l\u2019admettre encore, par surcro\u00eet. Si je ne suis pas trop distrait par les nouvelles litt\u00e9raires aujourd\u2019hui chez Max, j\u2019essaierai d\u2019\u00e9crire l\u2019histoire de Blenkelt. Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire qu\u2019elle soit longue, mais il faut qu\u2019elle m\u2019atteigne). Nez presque cass\u00e9. Cheveux blonds, un peu raides et sans charme, menton fort. En m\u2019asseyant, je la regardai attentivement pour la premi\u00e8re fois, une fois assis, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 sur elle un jugement in\u00e9branlable. Comme se\u2026 <em>(Interrompu.)<\/em><\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Portrait de Felice Bauer&nbsp;: croqu\u00e9e sur le motif, lors de leur premi\u00e8re rencontre, en ao\u00fbt 1912. Voil\u00e0 donc celle qui va g\u00e9n\u00e9rer chez Franz K. au seuil du premier conflit mondial l\u2019\u00e9criture de son grand roman laiss\u00e9 en chantier&nbsp;: <em>Le Proc\u00e8s,<\/em> juste avant le cataclysme pour lui qu\u2019est l\u2019effondrement de l\u2019Ancien-Monde, du monde des P\u00e8res (m\u00eame s\u2019il les hait&nbsp;!\u2026). C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il la voit, et c\u2019est ainsi qu\u2019il la d\u00e9crit&nbsp;: on croit r\u00eaver. On ne s\u2019\u00e9tonne plus qu\u2019il invoquait, ainsi que j\u2019ai eu l\u2019occasion de le rappeler dans l\u2019attaque du pr\u00e9sent article sa propre \u00ab&nbsp;dur[et\u00e9]&nbsp;\u00bb \u00e0 lui, sa \u00ab&nbsp;froid[eur]&nbsp;\u00bb. Vision clinique sans affect aucun, et, comme au scanner&nbsp;: terrifique&nbsp;!\u2026 \u00ab&nbsp;Un rem\u00e8de contre l\u2019amour&nbsp;\u00bb dit-on en langage populaire&nbsp;; et dire qu\u2019il va songer \u00e0 l\u2019\u00e9pouser&nbsp;!. Mais n\u2019est-ce pas l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui \u00ab\u00a0l\u2019attire\u00a0\u00bb en Felice Bauer&nbsp;: par avance il sait qu\u2019il n\u2019aura jamais envie d\u2019elle&nbsp;?\u2026 Le lendemain du premier jour anniversaire de leur premi\u00e8re rencontre, apr\u00e8s un an et un jour, le 14 ao\u00fbt 1913, dans son <em>Journal,<\/em> Kafka s\u2019interroge ou r\u00eave&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le co\u00eft consid\u00e9r\u00e9 comme ch\u00e2timent du bonheur de vivre ensemble. Vivre dans le plus grand asc\u00e9tisme possible, plus asc\u00e9tiquement qu\u2019un c\u00e9libataire, c\u2019est pour moi l\u2019unique possibilit\u00e9 de supporter le mariage. Mais elle&nbsp;?&nbsp;\u00bb La veille, il s\u2019avouait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il se peut que tout soit fini et que ma lettre [car voici qu\u2019il fonctionne avec elle encore par lettres interpos\u00e9es, qui s\u2019en \u00e9tonnerait&nbsp;?] soit la derni\u00e8re. Ce serait incontestablement le mieux. Ce que je souffrirai, ce qu\u2019elle souffrirait n\u2019est rien en comparaison de la souffrance commune qui en r\u00e9sulterait [s\u2019il se mettait \u00e0 vivre ensemble&nbsp;: on appr\u00e9ciera l\u2019ellipse]. [Apr\u00e8s la rupture, on appr\u00e9ciera encore l\u2019ellipse] je me ressaisirai lentement, elle se mariera, c\u2019est la seule issue possible entre cr\u00e9atures vivantes. Nous ne pouvons pas nous frayer un chemin pour deux dans le roc, c\u2019est assez que nous ayons pleur\u00e9 et que nous nous soyons tortur\u00e9s pendant un an \u00e0 cause de cela. Elle comprendra d\u2019apr\u00e8s mes derni\u00e8res lettres.&nbsp;\u00bb Felice Bauer, lors de la premi\u00e8re rencontre\u2026&nbsp;: \u00e0 elle seule, il le voit du premier coup d\u2019\u0153il comme frapp\u00e9 par la foudre, focalise tous les aspects de son inhibition comme si elle la justifiait&nbsp;; \u00e9pouser Felice Bauer, pour ne pas coucher avec elle, pour montrer son d\u00e9go\u00fbt de toute sexualit\u00e9, c\u2019est \u00e9pouser une \u00ab&nbsp;justification&nbsp;\u00bb de son inhibition, c\u2019est \u00e9pouser sa propre inhibition. Dans le cours de la description, on appr\u00e9ciera l\u2019incise tellement significative de son rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture, parlant d\u2019un projet litt\u00e9raire, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019ouvrir par avance la jeune fille, la femme, la future fianc\u00e9e, en deux pour y loger un projet litt\u00e9raire, qu\u2019elle seule est susceptible de contenir, de \u00ab\u00a0porter\u00a0\u00bb&nbsp;; comme s\u2019il s\u2019agissait de penser par avance la seule maternit\u00e9, le seul type de maternit\u00e9 qu\u2019on lui tol\u00e8re, qu\u2019on lui conc\u00e9dera. Il ne s\u2019agit pas de \u00ab\u00a0savoir ce qu\u2019elle a dans le ventre\u00a0\u00bb, non, jamais&nbsp;! La chose est entendue par avance. Non&nbsp;! il s\u2019agit de \u00ab\u00a0savoir ce qu\u2019on a dans le ventre\u00a0\u00bb gr\u00e2ce \u00e0 elle, en l\u2019ouvrant en deux et en l\u2019y mettant, comme une \u00ab\u00a0petite graine\u00a0\u00bb, comme s\u2019il s\u2019agissait plut\u00f4t d\u2019envisager la femme comme un d\u00e9barras du pand\u00e9monium psychique, hyst\u00e9rique, \u00ab&nbsp;capharna\u00fcm pand\u00e9moniaque de la solitude&nbsp;\u00bb, en lui pr\u00e9tendant s\u00e9rieusement qu\u2019on la consid\u00e8re malgr\u00e9 tout comme une pouponni\u00e8re potentielle et comme une amante. Oui, d\u00e9cid\u00e9ment, tout le po\u00e8te est dans l\u2019hyst\u00e9rie, comme la femme, elle, est dans l\u2019ut\u00e9rus si l\u2019on en croit Hypocrate et les hypocratiques&nbsp;; si tout le po\u00e8te est dans l\u2019hyst\u00e9rie pour Franz K., c\u2019est pourquoi l\u2019ut\u00e9rus de la femme peut lui \u00eatre utile, \u00e0 lui aussi, mais ut\u00e9rus pour hyst\u00e9rie, ut\u00e9rus porteur, dont on n\u2019use uniquement \u00e0 des fins s\u00e9mantiques, m\u00e9taphysiques, ontologiques, philosophiques, philologiques, suppos\u00e9es comme telles bien s\u00fbr&nbsp;!\u2026 La femme, comme d\u00e9barras psychique, la femme comme biotope porteur ou porte-livre. Voil\u00e0 la femme kafka\u00efenne. Elle n\u2019est rien de plus. Il en est, il est vrai, une d\u2019un tout autre type, parfois fugitivement \u00e9voqu\u00e9e par K.&nbsp;: son exact envers, puisqu\u2019elle a deux faces, comme Janus ou comme la \u00ab&nbsp;B\u00e9n\u00e9dicta&nbsp;\u00bb de Baudelaire&nbsp;: toute femme est duplice, est double. Ainsi que le pensait le sage H\u00e9raclite ou Beethoven&nbsp;: \u00ab&nbsp;La v\u00e9rit\u00e9 ne peut exister sans contenir la force qui la nie.&nbsp;\u00bb Dans cet autre cas, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, sur son revers, sur son envers, elle est \u00ab&nbsp;Fata Morgana c\u00e9leste en enfer&nbsp;\u00bb (c\u2019est Franz K. qui s\u2019exprime, la formule est belle&nbsp;!\u2026), mirage plotinien ou platonicien perdue dans \u00ab&nbsp;Le Tr\u00e8s-Haut&nbsp;\u00bb, mais g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par \u00ab&nbsp;Le Tr\u00e8s-Bas&nbsp;\u00bb, ectoplasme et succube&nbsp;!\u2026 Qui le peut s\u2019y reconna\u00eetra\u2026<br>On avait vu l\u2019\u00e9p\u00e9e, la plume, traverser la peau, et, surtout, le cerveau de Kafka, et comment. Ne manquait qu\u2019un pieu pour lui traverser le corps, le c\u0153ur, lui, le vampire de soi-m\u00eame&nbsp;: encore un fantasme, sa n\u00e9vrose n\u2019en est pas avare, ni lui de leurs r\u00e9cits&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un pieu \u2014 on ne sait pas d\u2019o\u00f9 il est venu \u2014 a atteint l\u2019\u00e9poux par derri\u00e8re, l\u2019a renvers\u00e9 et transperc\u00e9. Il g\u00e9mit, couch\u00e9 sur le sol, la t\u00eate lev\u00e9e et les bras \u00e9tendus. Un peu plus tard, il parvient m\u00eame \u00e0 se lever et reste un instant dans un \u00e9quilibre pr\u00e9caire. Il n\u2019a rien \u00e0 raconter, sinon qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 atteint, et il montre la direction approximative d\u2019o\u00f9, selon lui, le pieu est venu. Ces r\u00e9cits toujours pareils commencent \u00e0 fatiguer l\u2019\u00e9pouse, d\u2019autant que l\u2019homme d\u00e9signe sans cesse une nouvelle direction.&nbsp;\u00bb Kafka se voit d\u00e9j\u00e0 mari\u00e9\u2026 \u2014 Mari\u00e9&nbsp;?\u2026 Reste \u00e0 Kafka \u00e0 faire dispara\u00eetre, \u00e0 annuler le corps, son propre corps d\u2019abord, comme le corps de ses \u00ab&nbsp;golems&nbsp;\u00bb de fortune, de mauvaise fortune, ses personnages, sous l\u2019\u00e9criture, une \u00e9criture \u00ab&nbsp;labyrinthique&nbsp;\u00bb faite comme un tatouage au stylet, \u00e0 l\u2019aiguille, \u00ab&nbsp;pas calligraphi\u00e9[e] pour les enfants des \u00e9coles&nbsp;! [\u2026] [Oh non&nbsp;!] car elle ne doit pas tuer tout de suite&nbsp;\u00bb \u2014 c\u2019est l\u2019\u00e9criture comme tatouage, subtil martyr, subtile torture \u2014 comme il le montre symboliquement dans \u00ab&nbsp;La Colonie p\u00e9nitentiaire&nbsp;\u00bb, mat\u00e9rialisant une fois de plus, couchant sur le papier comme sur un corps (sans garantie aucune de communion, encore moins de reproduction fertile), une fois de plus, un fantasme, tel qu\u2019il le poursuit dans sa propre vie. \u00c0 la date du 6 ao\u00fbt 1914, dans le <em>Journal,<\/em> on lit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Consid\u00e9r\u00e9 du point de vue de la litt\u00e9rature, mon destin est tr\u00e8s simple. Le talent que j\u2019ai pour d\u00e9crire ma vie int\u00e9rieure, vie qui s\u2019apparente au r\u00eave, a fait tomber tout le reste dans l\u2019accessoire, et tout le reste s\u2019est affreusement rabougri, ne cesse de se rabougrir. Rien d\u2019autre ne pourra jamais me satisfaire. [\u2026] moi, je flotte dans les hauteurs, ce n\u2019est malheureusement pas la mort, ce sont les \u00e9ternels tourments du tr\u00e9pas.&nbsp;\u00bb Somnambule \u00ab&nbsp;dans les hauteurs&nbsp;\u00bb, Franz K&nbsp;?\u2026 Sans doute. Il le dit. Il l\u2019\u00e9crit. Alors&nbsp;?\u2026 \u00ab&nbsp;Je n\u2019ai que des r\u00eaves, pas de sommeil&nbsp;\u00bb se plaint Franz K.<br>\u00c0 des cauchemars \u00e9veill\u00e9s, Kafka est sujet, fr\u00e9quemment. Il s\u2019agit l\u00e0 de ce que Nerval appelait \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9panchement du songe dans la vie r\u00e9elle&nbsp;\u00bb, ni plus ni moins. La psychose n\u2019est pas loin, elle r\u00f4de. \u00ab&nbsp;L\u2019\u00e9panchement du songe dans la vie r\u00e9elle&nbsp;\u00bb, c\u2019est m\u00eame l\u2019exacte d\u00e9finition de la folie pour les psychiatres. Il y a effectivement chez Kafka \u00ab&nbsp;la peur de se conduire en fou. [Au point qu\u2019il s\u2019interroge sans cesse avec angoisse, f\u00e9brilit\u00e9&nbsp;:] Voir une folie dans tout sentiment qui s\u2019efforce d\u2019aller en ligne droite et fait oublier tout le reste. Mais alors, qu\u2019est-ce que la non-folie&nbsp;? Le non-folie consiste \u00e0 se tenir en mendiant sur le seuil, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la porte, pour y pourrir et s\u2019effondrer.&nbsp;\u00bb La r\u00e9ponse est trop p\u00e9remptoire et trop rapide pour \u00eatre honn\u00eate, pour tenir. Autrement dit, \u00e0 l\u2019entendre&nbsp;: il n\u2019est rien de pire que \u00ab&nbsp;la non-folie&nbsp;\u00bb puisqu\u2019elle rejoint l\u2019apologue du pr\u00eatre-commandeur et Sphinx dans l\u2019\u00e9pisode \u00ab&nbsp;\u00c0 la cath\u00e9drale&nbsp;\u00bb dans <em>Le Proc\u00e8s<\/em>&nbsp;; \u00ab&nbsp;la non-folie&nbsp;\u00bb, ce serait en effet le choix de la non-vie, soit la pire des folies en v\u00e9rit\u00e9, au point qu\u2019elle m\u00e9rite la mort. Kafka est bien malade, oui. Il le diagnostique lui-m\u00eame&nbsp;; de sa n\u00e9vrose, il d\u00e9monte le m\u00e9canisme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je distingue [chez moi] une faiblesse, un d\u00e9faut, pr\u00e9cis, mais difficile \u00e0 d\u00e9finir&nbsp;; c\u2019est un m\u00e9lange de timidit\u00e9, de retenue [mais comme on le verra, il n\u2019use pas toujours de l\u2019euph\u00e9misme], d\u2019indiscr\u00e9tion, de ti\u00e9deur [\u2026]. Cette faiblesse me pr\u00e9serve autant de la folie que de toute mont\u00e9e [mont\u00e9e de quoi&nbsp;? D\u2019angoisse&nbsp;?\u2026]. En \u00e9change de sa protection contre la folie, je la cultive&nbsp;; par peur de la folie, je sacrifie la mont\u00e9e [la mont\u00e9e vers quoi&nbsp;? Vers l\u2019Id\u00e9al cette fois&nbsp;?\u2026] et ce march\u00e9, conclu dans un domaine qui ne conna\u00eet pas le march\u00e9, je le perdrai s\u00fbrement. \u00c0 moins que la somnolence ne s\u2019en m\u00eale [\u2026].&nbsp;\u00bb Lorsque Franz K. n\u2019use pas de l\u2019euph\u00e9misme, le m\u00eame aveu donne \u00e0 peu pr\u00e8s ceci&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Je me trouve incontestablement pris dans une inhibition qui m\u2019enveloppe de toutes parts, mais avec laquelle je ne me confonds pas encore intimement, je constate qu\u2019elle se disloque par moments et qu\u2019on pourrait la faire sauter. Il y a deux moyens, le mariage ou Berlin [fuir la famille], le premier est plus s\u00fbr, le second, plus attirant pour l\u2019imm\u00e9diat. [\u2026] Mon argumentation en g\u00e9n\u00e9ral&nbsp;: je suis perdu par K. . [\u2026] Je n\u2019oublierai pas F. en ce monde, en cons\u00e9quence, je ne me marierai pas. \/ Est-ce si s\u00fbr&nbsp;? [\u2026] il est vrai que j\u2019aime Berlin \u00e0 cause de F. et du cercle d\u2019images qui entoure F., cela je ne peux pas le contr\u00f4ler. Il est \u00e9galement probable qu\u2019\u00e0 Berlin, je la rencontrerai. Si le fait de vivre avec elle pouvait m\u2019aider \u00e0 la chasser de ma chair et de mon sang, tant mieux, ce ne serait qu\u2019un avantage suppl\u00e9mentaire de Berlin.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Mais au fait&nbsp;: qui s\u2019agit-il de \u00ab&nbsp;chasser de [sa] chair et de [son] sang&nbsp;\u00bb&nbsp;: Felice ou l\u2019inhibition&nbsp;? Et qui \u00ab&nbsp;pou[rrait] l\u2019aider \u00e0 la chasser&nbsp;\u00bb&nbsp;: l\u2019inhibition ou Felice&nbsp;? Le propos est rigoureusement r\u00e9versible, comme l\u2019univers d\u2019un fou, des fous&nbsp;; et l\u2019on passe d\u2019un monde \u00e0 l\u2019autre, quand on s\u2019appelle Franz-Joseph K., arpenteur ou pas de sa propre n\u00e9vrose. Autre signe du mal&nbsp;? L\u2019 insomnie. Kafka ponctuellement s\u2019en plaint&nbsp;: \u00ab&nbsp;Insomnie presque totale&nbsp;; tortur\u00e9 par les r\u00eaves, comme par une pointe qui les graverait en moi, dans la mati\u00e8re r\u00e9fractaire que je suis.&nbsp;\u00bb On voit ici Kafka \u00ab\u00a0piqu\u00e9\u00a0\u00bb, piqu\u00e9 par la folie, piqu\u00e9 par l\u2019\u00e9criture\u2026 Piq\u00fbre fantasmatique de la n\u00e9vrose, ou quand l\u2019insomnie kafka\u00efenne rejoint les fantasmes de torture et d\u2019ex\u00e9cution par l\u2019\u00e9criture tel qu\u2019il les expose de mani\u00e8re quasi clinique dans \u00ab&nbsp;La Colonie p\u00e9nitentiaire&nbsp;\u00bb. Les cauchemars \u00e9veill\u00e9s de Kafka&nbsp;: autant de bouff\u00e9es d\u00e9lirantes\u2026 Qu\u2019on ne s\u2019\u00e9tonne pas dans ces conditions, qu\u2019un de ses amis peintres \u2014 lequel avait l\u2019\u0153il, semble-t-il, c\u2019est la moindre des choses pour un peintre \u2014 envisageait de le peindre nu, en Saint S\u00e9bastien. \u00ab&nbsp;Je dois poser nu en saint S\u00e9bastien pour le peintre Ascher.&nbsp;\u00bb Saint S\u00e9bastien, voil\u00e0 quelqu\u2019un qui passe par le juge avant d\u2019\u00eatre ex\u00e9cut\u00e9. De quel tribunal s\u2019agit-il&nbsp;? Il semblerait que Franz Kafka n\u2019ait pas manqu\u00e9 de l\u2019expliquer explicitement, comme pour soi seul. N\u2019est-il pas \u00ab&nbsp;seul, comme Franz Kafka&nbsp;\u00bb&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><small>D\u2019une lettre \u00e0 F., peut-\u00eatre la derni\u00e8re (1er octobre)&nbsp;: Si je m\u2019examine \u00e0 fond pour conna\u00eetre mon but final, je constate que je n\u2019aspire pas v\u00e9ritablement \u00e0 \u00eatre bon et \u00e0 me conformer aux exigences d\u2019un Tribunal Supr\u00eame&nbsp;; mais, tout \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, que j\u2019essaie d\u2019embrasser du regard la communaut\u00e9 des hommes et des b\u00eates tout enti\u00e8re, de comprendre ses pr\u00e9dilections fondamentales, ses d\u00e9sirs, son id\u00e9al moral, de les ramener \u00e0 des pr\u00e9ceptes simples et de commencer le plus t\u00f4t possible \u00e0 \u00e9voluer dans leur sens \u00e0 seule fin d\u2019\u00eatre agr\u00e9able \u00e0 tout le monde, et d\u2019\u00eatre si agr\u00e9able m\u00eame (c\u2019est l\u00e0 qu\u2019intervient le bond) qu\u2019il me soit finalement permis, en ma qualit\u00e9 d\u2019unique p\u00e9cheur que l\u2019on ne fait pas r\u00f4tir, d\u2019accomplir ouvertement aux yeux de tous et sans perdre l\u2019amour g\u00e9n\u00e9ral, les ignominies qui sont dans ma nature. En r\u00e9sum\u00e9, seul m\u2019importe donc ce tribunal des hommes que, par surcro\u00eet, je veux tromper, sans toutefois commettre de fraude.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;prendre tout simplement la fuite pour n\u2019\u00eatre pas an\u00e9anti par la famille&nbsp;\u00bb, ce fut un projet de Franz-Joseph K. \u2014 \u00ab&nbsp;Berlin&nbsp;\u00bb \u2014&nbsp;: bien s\u00fbr, jamais r\u00e9alis\u00e9&nbsp;; un n\u00e9vros\u00e9 tient trop \u00e0 sa n\u00e9vrose tant qu\u2019il n\u2019a rien trouv\u00e9 de mieux pour la remplacer. Frauduleux, Franz K. <em>alias<\/em> Joseph K. (ou l\u2019inverse, on ne sait plus et il ne le sait plus lui-m\u00eame\u2026), frauduleux, Franz K. l\u2019est comme Kierkegaard&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai re\u00e7u aujourd\u2019hui le <em>Livre du Juge<\/em> de Kierkegaard [l\u2019\u00e9ternel fianc\u00e9 aux fian\u00e7ailles toujours bris\u00e9es]. Comme je le pressentais, son cas est tr\u00e8s semblable au mien en d\u00e9pit de diff\u00e9rences essentielles, il est situ\u00e9 pour le moins du m\u00eame c\u00f4t\u00e9 du monde. Il me confirme comme un ami. Je fais le brouillon de la lettre suivante que je veux envoyer \u00e0 son p\u00e8re [celui de Felice Bauer] demain, si j\u2019en ai la force.&nbsp;\u00bb Kierkegaard, l\u2019\u00e9ternel fianc\u00e9, comme K. Et toujours les p\u00e8res&nbsp;!\u2026 \u2014 Du pouvoir des p\u00e8res, on ne sort jamais&nbsp;!\u2026<br>Le mariage, le couple&nbsp;?\u2026 L\u2019\u00e9chec programm\u00e9. D\u2019o\u00f9 lui vient cet \u00e9chec qu\u2019il garantit d\u2019avance&nbsp;? Il s\u2019en explique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Jeune gar\u00e7on, j\u2019\u00e9tais aussi innocent, aussi peu int\u00e9ress\u00e9 par les questions sexuelles (et je le serais rest\u00e9 tr\u00e8s longtemps si l\u2019on ne m\u2019avait pouss\u00e9 \u00e0 m\u2019en occuper) que je le suis aujourd\u2019hui, disons par la th\u00e9orie de la relativit\u00e9. Seuls des d\u00e9tails insignifiants attiraient mon attention (et m\u00eame ceux-l\u00e0, apr\u00e8s qu\u2019on m\u2019e\u00fbt fourni des \u00e9claircissements pr\u00e9cis), le fait, par exemple, que les femmes de la rue qui me semblaient les plus belles et les mieux habill\u00e9es dussent pr\u00e9cis\u00e9ment \u00eatre mauvaises.&nbsp;\u00bb L\u2019aveu est d\u2019autant plus significatif pour comprendre la culpabilit\u00e9 de Franz K. <em>alias<\/em> Joseph K. \u2014 ou l\u2019inverse&nbsp;\u2014, qu\u2019un \u00ab\u00a0bon Juif\u00a0\u00bb, selon les r\u00e8gles fix\u00e9es par les textes sacr\u00e9s et la doxa, se doit non seulement d\u2019\u00eatre mari\u00e9, mais encore p\u00e8re de famille. Kafka r\u00e9fl\u00e9chira sans cesse \u00e0 cette notion de culpabilit\u00e9 qui l\u2019infeste, qui le poss\u00e8de&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Les cinq principes qui m\u00e8nent \u00e0 l\u2019enfer (dans leur succession g\u00e9n\u00e9tique)&nbsp;:<br>1\u00b0 \u00ab&nbsp;Le pire se trouve derri\u00e8re la fen\u00eatre.&nbsp;\u00bb Tout le reste est ang\u00e9lique, soit qu\u2019on le d\u00e9clare en termes nets, soit, si l\u2019on n\u2019y prend pas garde (c\u2019est le cas le plus fr\u00e9quent), qu\u2019on le reconnaisse tacitement.<br>2\u00b0 \u00ab&nbsp;Tu es tenu de poss\u00e9der toutes les femmes&nbsp;\u00bb, non pas \u00e0 la mani\u00e8re de Don Juan, mais pour te conformer \u00e0 ce que le diable appelle \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9tiquette sexuelle&nbsp;\u00bb.<br>3\u00b0 \u00ab&nbsp;Cette femme, il ne t\u2019est pas permis de la poss\u00e9der&nbsp;\u00bb, et par cons\u00e9quent tu ne le peux pas. Fata Morgana c\u00e9leste en enfer.<br>4\u00b0 \u00ab&nbsp;Tout n\u2019est que besoin.&nbsp;\u00bb Comme tu as le besoin, sois satisfait.<br>5\u00b0 \u00ab&nbsp;Le besoin est tout.&nbsp;\u00bb Comment pourrais-tu avoir tout&nbsp;? En cons\u00e9quence, tu n\u2019as pas m\u00eame le besoin.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019emp\u00eache qu\u2019il lui arrive encore de r\u00eaver parfois, sinon de r\u00e9demption, du moins de r\u00e9pit \u2014 tant mieux pour lui&nbsp;! \u2014 telles&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les trois \u00c9rynnies. Fuite dans le bois sacr\u00e9. Milena.&nbsp;\u00bb Poursuivi par les trois \u00c9rynnies tel Oreste ou les autres damn\u00e9s antiques, Kafka. Confondue au bois sacr\u00e9 ou \u00e0 quelque divinit\u00e9 compatissante, en 1920, \u00e0 quelques mois \u00e0 peine de sa propre mort, de sa lib\u00e9ration donc, pour Franz K., Milena, appara\u00eet sinon comme une r\u00e9demption du moins comme un r\u00e9pit, inesp\u00e9r\u00e9. Quelques mois. Momentan\u00e9ment donc, apr\u00e8s les d\u00e9chirements st\u00e9riles avec Felice Bauer, apr\u00e8s les bourdonnements futiles de Julie Wohryzek \u2014 mais c\u2019est toujours bon \u00e0 prendre un suspens, \u2014 l\u2019amiti\u00e9 amoureuse de Milena le sauve, le sauvera. Ch\u00e8re et admirable Milena\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>LE RECOURS&nbsp;:<br><\/strong>Une fois encore, en mars 1922, \u00e0 quelques mois \u00e0 peine de sa disparition, de sa mort, comme l\u2019Hamlet shakespearien, Franz K. (Franz-Joseph K.) s\u2019interroge&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce n\u2019\u00e9tait pourtant que de la fatigue, mais aujourd\u2019hui, nouvelle crise qui me met le front en sueur. Et si l\u2019on \u00e9tait cause de sa propre asphyxie&nbsp;? Si, sous la pression de l\u2019introspection, l\u2019ouverture par laquelle on se d\u00e9verse dans le monde devenait trop \u00e9troite ou se fermait tout \u00e0 fait&nbsp;? Il y a des moments o\u00f9 je ne suis pas loin d\u2019en \u00eatre l\u00e0. Un fleuve qui coule \u00e0 rebours. Ce qui se produit maintenant est, pour une grande part, depuis longtemps en train de se faire.&nbsp;\u00bb Vient \u2014 on l\u2019attendait \u2014 la tentation du suicide&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le saut par la fen\u00eatre m\u2019est apparu comme l\u2019unique solution.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Se lancer contre la fen\u00eatre et, faible comme on l\u2019est maintenant apr\u00e8s avoir employ\u00e9 toute sa force, franchir la barre d\u2019appui en traversant les morceaux de bois et de verre qui ont vol\u00e9 en \u00e9clats.&nbsp;\u00bb C\u2019est une tentation, oui, mais se suicider, bien \u00e9videmment, c\u2019est \u00ab\u00a0mourir\u00a0\u00bb. En petit Hamlet, Kafka s\u2019interroge&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si l\u2019on en juge de l\u2019ext\u00e9rieur, il est terrible de mourir adulte et jeune, voire de se tuer. C\u2019est partir au milieu d\u2019une confusion totale qui aurait acquis un sens au cours d\u2019une \u00e9volution ult\u00e9rieure, partir sans espoir, ou avec l\u2019unique espoir que cette apparition dans la vie sera consid\u00e9r\u00e9e comme non avenue \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la grande addition. C\u2019est dans une situation de ce genre que je serais maintenant. Mourir ne signifierait pas autre chose qu\u2019abandonner un rien au rien, ce qui serait impossible \u00e0 concevoir, car comment pourrait-on, f\u00fbt-ce en qualit\u00e9 de rien, se donner en toute conscience au rien, et non seulement \u00e0 un rien vide, mais \u00e0 un rien bouillonnant dont la nullit\u00e9 consiste uniquement en ce qu\u2019il est incompr\u00e9hensible.&nbsp;\u00bb Nonobstant, il est peut-\u00eatre, il est sans doute un moyen d\u2019user du suicide \u00e0 la petite semaine, Baudelaire avant lui, et tant d\u2019autres, ne l\u2019avaient-ils pas d\u00e9j\u00e0 envisag\u00e9 comme ersatz, comme exp\u00e9dient, comme attitude de repli&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je m\u2019isolerai de tous jusqu\u2019\u00e0 en perdre conscience. Je me ferai des ennemis de tout le monde, je ne parlerai \u00e0 personne.&nbsp;\u00bb Mais Franz K. est t\u00eatu, son projet est m\u00fbri&nbsp;: il voit d\u00e9j\u00e0 au-del\u00e0, toujours&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ainsi, je me confierais \u00e0 la mort. Reste d\u2019une foi. Retour au P\u00e8re. Grand Jour des Expiations.&nbsp;\u00bb Un suicide, une mort se pr\u00e9pare. Kafka a pr\u00e9par\u00e9 sa mort, toute \u00ab&nbsp;sa vie&nbsp;\u00bb \u2014 pour user de la seule expression qui s\u2019offre. \u2014 Alors, Kafka, son \u0152uvre&nbsp;? Le charme de l\u2019autisme&nbsp;? Une \u00e9criture autiste, tellement qu\u2019elle rel\u00e8ve du paradoxe, en devient universelle, et que chacun l\u2019entend&nbsp;?\u2026<br>Substitut de l\u2019ut\u00e9rus f\u00e9minin, \u00ab&nbsp;l\u2019ombre chaude [par exemple] dans le rouge tendre de la bouche de Mme&nbsp;Klug en train de chanter&nbsp;\u00bb&nbsp;; la voix, la parole, l\u2019\u00e9criture, sont chez Kafka autant de substituts de la sexualit\u00e9, puisque tout le probl\u00e8me est l\u00e0, plut\u00f4t toute la cons\u00e9quence est l\u00e0, avant tout l\u00e0, de sa relation pourrie \u00e0 son p\u00e8re, ce tyran de bazar. Pour preuve cette notation du <em>Journal,<\/em> une fois encore, \u00e0 la date du 11 d\u00e9cembre 1913 \u2014 lorsqu\u2019il l\u2019\u00e9crit Kafka conna\u00eet (pas au sens biblique, h\u00e9las pour lui&nbsp;!) Felice Bauer d\u00e9j\u00e0 depuis seize mois \u2014&nbsp;: \u00ab&nbsp;Fait une lecture du d\u00e9but de <em>Michael Kohlhass<\/em> Salle Toynbee. Rat\u00e9 du tout au tout. Mal choisi, mal lu, pour finir, j\u2019ai vagabond\u00e9 de fa\u00e7on absurde dans le texte. Auditoire mod\u00e8le. De tout petits gar\u00e7ons au premier rang [gageons que Kafka n\u2019a pas manqu\u00e9 de pratiquer sur eux, gr\u00e2ce \u00e0 eux, la mise en abyme, sp\u00e9cialiste de l\u2019ab\u00eeme qu\u2019il \u00e9tait]. L\u2019un d\u2019eux essaie de tromper son innocent ennui en jetant prudemment sa casquette par terre pour la ramasser prudemment ensuite, man\u00e8ge qu\u2019il recommence souvent [c\u2019est innocemment ce qu\u2019on appelle&nbsp;: \u00ab\u00a0perdre la t\u00eate\u00a0\u00bb, ou, peut-\u00eatre (tous les fils ne \u00ab\u00a0marchent\u00a0\u00bb pas dans les combines foireuses des p\u00e8res en mal d\u2019identit\u00e9)&nbsp;: refuser de \u00ab\u00a0porter le chapeau\u00a0\u00bb]. Comme il est trop petit pour mener cela \u00e0 bonne fin de son si\u00e8ge, il est oblig\u00e9 chaque fois de se laisser glisser un peu du fauteuil. [Confront\u00e9 \u00e0 sa propre image potentielle, mais qui n\u2019eut pas lieu, Franz K. constate&nbsp;:] Lu en barbare et mal, \u00e9tourdiment, de fa\u00e7on inintelligible. Et l\u2019apr\u00e8s-midi, je tremblais d\u00e9j\u00e0 du d\u00e9sir de lire, c\u2019est tout juste si je pouvais garder la bouche ferm\u00e9e.&nbsp;\u00bb<br>Si l\u2019on en revient aux premi\u00e8res manifestations de la \u00ab&nbsp;vocation&nbsp;\u00bb de Kafka pour tenter de mieux comprendre son processus n\u00e9vrotique, sa machine int\u00e9rieure, ce qui le travaille et agit en lui, on en vient immanquablement \u00e0 cette c\u00e9l\u00e8bre lettre manifeste adress\u00e9e le 27 janvier 1904 \u00e0 Oskar Pollack. Ce qui frappe dans la lettre \u00e0 Pollack dat\u00e9e du 27 janvier 1904, dont Kafka dit lui-m\u00eame qu\u2019elle \u00ab&nbsp;[lui] para[\u00eet dans l\u2019id\u00e9al] plus importante que toutes les autres&nbsp;\u00bb (Kafka a alors vingt et un ans, ce sont ses premiers et tardifs balbutiements litt\u00e9raires, comme si la vocation de recours avait mis longtemps \u00e0 se faire jour), c\u2019est au fil de la plume et par cons\u00e9quent ici au fil de la pens\u00e9e \u2014 car le genre est \u00e9pistolaire et rel\u00e8ve du premier jet \u2014 le recours chaotique et non orchestr\u00e9 sur le mode du hiatus, de l\u2019anacoluthe, \u00e0 l\u2019apologue et \u00e0 la fable&nbsp;; pour \u00eatre plus pr\u00e9cis&nbsp;: le recours \u00e0 l\u2019apologue sur le mode mythologique. Ce qui se dessine l\u00e0, d\u00e8s janvier 1904, n\u2019est de toute \u00e9vidence \u2014 c\u2019est flagrant \u2014 pas une vocation de po\u00e8te, mais bel et bien d\u2019embl\u00e9e une vocation de romancier lequel va se r\u00e9fugier dans un univers de fiction pour traduire sa \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb, ou, du moins, son approche de la r\u00e9alit\u00e9, voire m\u00eame son incapacit\u00e9 radicale \u00e0 l\u2019affronter, et, en d\u2019autres termes&nbsp;: psychanalytiquement, psychologiquement, spirituellement, c\u2019est sa fuite.<br>On notera dans la lettre, tr\u00e8s imm\u00e9diat, tr\u00e8s \u00e9vident, le chaos des histoires, des historiettes, des apologues qui se succ\u00e8dent, apparemment sans lien\u2026 Tel appara\u00eet Kafka dans la lettre \u00e0 Pollack&nbsp;: f\u00e9brile, il invente des fictions et des images qui s\u2019entrechoquent entre elles, plus exactement, il les essaie&nbsp;; d\u00e9\u00e7u, il les abandonne pour en inventer aussit\u00f4t d\u2019autres, qu\u2019il abandonnera \u00e0 leur tour. Et ainsi de suite. Ainsi du reste. C\u2019est ainsi. C\u2019est ainsi qu\u2019il fonctionne. C\u2019est ainsi qu\u2019il fonctionnera comme il peut et du mieux qu\u2019il peut, jusqu\u2019\u00e0 sa fin. Dans cette lettre confession qui se veut manifeste, il se donne pour ce qu\u2019il est au plus profond&nbsp;; il se trahit. Il op\u00e9rera toujours ainsi, tout au long de son \u0152uvre, de sa vie. On peut dire qu\u2019il op\u00e9rera ainsi aussi \u2014 de fa\u00e7on aussi \u00e9quivoque \u2014 avec ses amours. Il en est, en effet, pour Kafka, de l\u2019amour, comme d\u2019une fiction impossible qu\u2019on n\u2019arrive pas \u00e0 faire vivre, qu\u2019on arrive pas \u00e9crire, \u00e0 coucher sur le papier, sans doute exclusivement d\u2019ailleurs \u00e0 seules fins de la faire mourir. De la fiction comme un recours \u00e0 l\u2019amour&nbsp;? \u2014 Sans nul doute&nbsp;!\u2026<br>Si Franz Kafka, de prime abord, ne semble pas \u00eatre l\u2019\u00e9crivain d\u2019un seul livre, pas plus que l\u2019homme d\u2019un seul amour, on peut admettre de prime abord qu\u2019il est bien l\u2019\u00e9crivain d\u2019un seul univers, le sien, reconnaissable entre tous. En outre, pr\u00e9occup\u00e9 qu\u2019il est toujours, et de fa\u00e7on de plus en plus urgente \u2014 hyst\u00e9rique m\u00eame peut-on dire, \u2014 de sa prospection raisonn\u00e9e et irraisonn\u00e9e, de plus en plus profonde, de plus en plus risqu\u00e9e, on peut ajouter que ses livres, ou ses tentatives de livres, vont tous clairement dans une m\u00eame direction, comme une fuite en avant. L\u2019\u0152uvre kafka\u00efen, \u00e0 vrai dire, ne parle pas du monde \u2014 ou disons du monde d\u2019abord, de celui qu\u2019affrontant le monde on aborde, \u2014 mais d\u2019abord, voire exclusivement, du \u00ab&nbsp;monde \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un homme&nbsp;\u00bb pour reprendre l\u2019expression de Victor Hugo, d\u2019un \u00eatre en somme enferm\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa n\u00e9vrose et qui cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment son salut non pas vers la fen\u00eatre qui ouvre sur l\u2019ext\u00e9rieur, sur une alt\u00e9rit\u00e9 de fa\u00e7ade de toute fa\u00e7on grillag\u00e9e, munie de barreaux et trop haute,\u2026 mais dans sa nuit. Le caract\u00e8re obsessionnel de cette qu\u00eate et de cette prospection fait qu\u2019on peut consid\u00e9rer chaque \u0153uvre de Kafka comme un moment de cette qu\u00eate, comme un chapitre qu\u2019il tente d\u2019y ajouter, imm\u00e9diatement abandonn\u00e9, parfois m\u00eame laiss\u00e9 en chantier comme c\u2019est le cas pour <em>Le Proc\u00e8s.<\/em> En somme, Kafka est en perp\u00e9tuelle qu\u00eate d\u2019un r\u00e9cit impossible, le sien, d\u2019un perp\u00e9tuel et urgent besoin de se nommer comme Adam les choses pour les poss\u00e9der, du moins les exorciser, mais en vain.<br>Les mots, le plus souvent selon lui, il le sait, il le sent, lui restant dans la gorge, dans le c\u0153ur, refusant de passer par sa main, Kafka est ainsi \u00e0 la fois l\u2019\u00e9crivain d\u2019une possession \u2014 celle qu\u2019op\u00e8re sur lui l\u2019angoisse puisqu\u2019en \u00e9crivant, chaque fois, il se confronte en r\u00e9alit\u00e9 une fois de plus \u00e0 l\u2019inhibition, \u2014 mais l\u2019\u00e9crivain aussi d\u2019une d\u00e9possession incurable&nbsp;: la n\u00e9vrose le d\u00e9poss\u00e8dant sans cesse de sa vie propre et l\u2019amenant \u00e0 ne vivre sa vie que par le biais de la fiction et de personnages de substitution&nbsp;; ses personnages ne sont qu\u2019autant d\u2019images en fait, d\u2019images fragment\u00e9es de son moi \u00e9clat\u00e9, sans qu\u2019il y ait curation&nbsp;; le moi reste \u00e9clat\u00e9, \u00ab&nbsp;vaporis\u00e9&nbsp;\u00bb dirait Baudelaire&nbsp;; la tentative de \u00ab&nbsp;concentration&nbsp;\u00bb demeure irr\u00e9m\u00e9diablement vou\u00e9 au m\u00eame \u00e9chec, et sans rem\u00e8de. C\u2019est sans doute pourquoi, comme cet autre grand n\u00e9vros\u00e9 (fran\u00e7ais, lui), St\u00e9phane Mallarm\u00e9, pape du symbolisme, h\u00e9ritier direct de Baudelaire, soleil couchant du romantisme, mort d\u2019\u00ab&nbsp;hyst\u00e9rie&nbsp;\u00bb, c\u2019est sans doute pourquoi Kafka est le porteur d\u2019une croyance unique&nbsp;: celle que le monde impossible, que sa vie impossible doit se r\u00e9soudre dans un livre et par un livre, livre qui serait entre tous les livres, \u00ab&nbsp;Le Livre&nbsp;\u00bb, un jour.<br>Dans la lettre \u00e0 Oskar Pollack du 27 janvier 1904 \u2014 revenons-y magn\u00e9tiquement \u2014 le recours syst\u00e9matique, chaotique et contradictoire, \u00e0 la parabole, \u00e0 l\u2019apologue \u00e0 pr\u00e9tention mythologique (laquelle fait penser \u00e0 Freud) sur le mode du \u00ab&nbsp;palimpseste&nbsp;\u00bb, de palimpsestes successifs se rajoutant et se superposant et se surimposant \u00e0 l\u2019infini, image du r\u00e9cit d\u2019une vie qui, perp\u00e9tuellement, cherchant \u00e0 se nommer, perp\u00e9tuellement s\u2019efface et se r\u00e9\u00e9crit, suffirait \u00e0 prouver cette obsession, son obsession, dans toute sa radicalit\u00e9. Kafka est l\u2019homme d\u2019un Livre, oui, en v\u00e9rit\u00e9, d\u2019un seul \u00ab&nbsp;Livre&nbsp;\u00bb qu\u2019il n\u2019\u00e9crira jamais&nbsp;; Kafka est le r\u00eaveur \u00e9veill\u00e9 du \u00ab&nbsp;Livre&nbsp;\u00bb qui devrait le soigner, et, par l\u00e0-m\u00eame pense-t-il, pourrait soigner l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re&nbsp;; il est en qu\u00eate \u2014 qu\u00eate impossible \u2014 d\u2019un livre panac\u00e9e. De tentative avort\u00e9e en tentative avort\u00e9e, apr\u00e8s conjointement dans sa vie priv\u00e9e un nouvel amour avort\u00e9 aussi et tout en s\u2019appr\u00eatant \u00e0 en vivre un autre encore, il en viendra \u00e0 \u00e9crire en 1919 \u2014 sans recourir cette fois au masque de la fiction, \u00e0 cette forme d\u2019all\u00e9gorie qui lui est si commode, incommode \u00e0 la fois puisqu\u2019impropre \u00e0 le soigner, \u2014 il en viendra \u00e0 tenter sa fameuse \u00ab&nbsp;Lettre au p\u00e8re&nbsp;\u00bb \u2014 v\u00e9ritable attentat freudien, attentat rat\u00e9, acte manqu\u00e9&nbsp;\u2014, laquelle est sans doute la version la plus proche du livre exorcisme r\u00eav\u00e9. Il l\u2019\u00e9crira, jusqu\u2019au bout certes \u2014 \u00ab&nbsp;Enfin&nbsp;!\u2026&nbsp;\u00bb pourrait-on dire \u2014 mais, d\u2019une part on sait qu\u2019il n\u2019atteindra pas son destinataire, d\u2019autre part, ainsi que le remarque sa plus r\u00e9cente traductrice Monique Laederach, la construction de ce texte le d\u00e9voile, le r\u00e9v\u00e8le dans sa plus totale nudit\u00e9 psychique&nbsp;: celle d\u2019un \u00eatre profond\u00e9ment atteint et affect\u00e9&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>La construction du texte [\u00e9crit-elle, en effet, fonctionne], selon des cercles concentriques [on retrouve l\u00e0 le labyrinthe], forme une parfaite illustration non seulement de l\u2019\u00eatre int\u00e9rieur de Franz Kafka et des liens qui l\u2019unissent \u00e0 son p\u00e8re \u2014 et par son p\u00e8re \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fragment\u00e9e qui les entoure&nbsp;\u2014, mais aussi de sa lutte contre les \u00ab\u00a0cercles d\u2019influence\u00a0\u00bb de son p\u00e8re [\u2026] elle reproduit \u00e9galement sa prison int\u00e9rieure, selon une spirale dont l\u2019amplification ne renvoie nullement \u00e0 une dynamique, mais plut\u00f4t \u00e0 une intensification. [\u2026][Une intensification, oui, car] \u00e0 l\u2019inverse de cette construction rigoureuse qui avance en spirale, ce que l\u2019on d\u00e9couvre tr\u00e8s vite [c\u2019est] un incroyable chaos verbal. [On remarque, en effet, d]es mots, leurs agencements et les r\u00e9p\u00e9titions non seulement nombreuses mais inutiles, bref&nbsp;: les mille et une maladresses de l\u2019\u00e9criture, incompr\u00e9hensibles de la part d\u2019un \u00e9crivain \u2014 allant bien au-del\u00e0 de l\u2019avertissement qu\u2019il donne au lecteur [au destinataire unique&nbsp;: son p\u00e8re]&nbsp;: \u00ab&nbsp;Et si je tente ici de te r\u00e9pondre par \u00e9crit, ce ne sera encore que tr\u00e8s incomplet parce que m\u00eame dans l\u2019\u00e9criture, cette crainte et ses cons\u00e9quences me paralysent face \u00e0 toi&nbsp;\u00bb [avertissement] qui n\u2019a donc rien de rh\u00e9torique.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Si besoin \u00e9tait de prouver qu\u2019Hermann Kafka, le p\u00e8re, son p\u00e8re inhibait Kafka, Monique Laederach, on peut le penser, convaincra les dernier incr\u00e9dules et les ultimes r\u00e9ticents, pr\u00eats \u00e0 donner au p\u00e8re Yaveh sans confession. Ainsi, c\u2019est dit, et pos\u00e9 m\u00eame comme une th\u00e8se en v\u00e9rit\u00e9 (la th\u00e8se d\u00e9fendue par le pr\u00e9sent article)&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le Livre&nbsp;\u00bb dans l\u2019\u0152uvre kafka\u00efen \u2014 r\u00eave fin de si\u00e8cle, \u2014 le \u00ab&nbsp;Livre&nbsp;\u00bb panac\u00e9e, et, mallarm\u00e9en, impossible, sans cesse r\u00e9\u00e9crit de fond en comble, d\u2019\u00e9chec successif en \u00e9chec successif sans cesse remis sur le chantier comme un perp\u00e9tuel avortement d\u2019une s\u00e9rie de moi avort\u00e9s, trouverait donc sa version la plus explicite dans la \u00ab&nbsp;Lettre au p\u00e8re&nbsp;\u00bb, jamais envoy\u00e9e. La litt\u00e9rature \u00e9tant envisag\u00e9e par Franz K., par Franz-Joseph K., comme une m\u00e9dication, et, tout \u00e9tant en mati\u00e8re de m\u00e9dication affaire de dosage, en attendant l\u2019av\u00e8nement du livre messianique, comme les vaches m\u00e2cheuses de colchiques du po\u00e8me d\u2019Apollinaire qu\u2019elles ne cessent de ruminer, de \u00ab\u00a0repanser\u00a0\u00bb, lentement Kafka s\u2019empoisonne. Dans la \u00ab&nbsp;Lettre au p\u00e8re&nbsp;\u00bb, comme cinq ans plus t\u00f4t dans <em>Le Proc\u00e8s,<\/em> \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir oser faire le proc\u00e8s du p\u00e8re, de \u00ab&nbsp;tuer le p\u00e8re&nbsp;\u00bb au sens freudien, Kafka, inhib\u00e9 fondamental, retournant la violence impossible contre le p\u00e8re, contre soi, tente d\u2019instruire son propre \u00ab&nbsp;Proc\u00e8s&nbsp;\u00bb. Cela ne lui sera d\u2019aucun enseignement. Il en cr\u00e8vera.<br>Reni\u00e9 par son p\u00e8re, Kafka existe-t-il&nbsp;? Pourrait-il exister, \u00eatre autre \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb qu\u2019un \u00ab&nbsp;fant\u00f4me&nbsp;\u00bb au sens shakespearien du terme, qu\u2019un petit Hamlet qui erre comme une \u00e2me en peine, sans se d\u00e9cider \u00e0 tuer quiconque, bref, qu\u2019un \u00ab\u00a0non-n\u00e9\u00a0\u00bb&nbsp;? Reste, ne reste, ne lui reste que le recours au \u00ab&nbsp;Verbe&nbsp;\u00bb pour jouer les cr\u00e9ateurs, pour tenter de \u00ab\u00a0s\u2019inventer\u00a0\u00bb, d\u00e9miurge de son propre moi. Seulement voil\u00e0&nbsp;: si l\u2019on se risque \u00e0 effectuer comme il se doit un \u00e9tat des lieux de son <em>no man\u2019s land<\/em> mental et de sa situation, on est amen\u00e9 \u00e0 constater que pour l\u2019aider, si l\u2019on peut dire, Kafka, n\u2019a \u00e0 sa port\u00e9e, entre le yiddish et l\u2019allemand impos\u00e9 par le p\u00e8re dans la famille, qu\u2019une langue qui n\u2019existe pas&nbsp;; de cette langue mixte qui h\u00e9site et s\u2019annule d\u2019elle-m\u00eame, il use dans la \u00ab&nbsp;Lettre au p\u00e8re&nbsp;\u00bb symboliquement, pardon, symptomatiquement&nbsp;; cette langue mixte, s\u2019annulant, elle \u00e9tait, elle sera toujours l\u00e0, partout, dans les autres \u0153uvres, comme une tentation sourde, sous-\u00e9crite, sur-\u00e9crite sous l\u2019apparente, comme implicite, comme un n\u00e9ant, pr\u00eat \u00e0 gagner la partie dont l\u2019enjeu est la qu\u00eate d\u2019un sens, d\u2019un sens enfin au tout, au monde, \u00e0 soi et au discours, par un complet effacement<br>Voil\u00e0 donc pour la langue, la langue de Kafka&nbsp;; la langue&nbsp;: ce pays qu\u2019on porte avec soi. Quelles autres domaines&nbsp;? Quelle autre patrie&nbsp;? Pour se r\u00e9fugier, s\u2019ancrer quelque part en ce monde, lorsqu\u2019il n\u2019a pas la tentation romantique d\u2019\u00eatre un <em>Wanderer,<\/em> Juif errant, \u00e9ternel errant r\u00e9current \u2014 une tentation qu\u2019il a souvent, \u2014 un voyageur n\u2019ayant pour bagage que son malheur, Kafka, entre Tch\u00e9kie, Boh\u00eame, et empire Austro-Hongrois momentan\u00e9ment persistant comme un spectre, lequel sera dissout, d\u00e9fait par le Trait\u00e9 de Versailles et celui de Saint-Germain-en-Laye, n\u2019a pour refuge qu\u2019un pays qui n\u2019existe plus d\u00e9j\u00e0, n\u2019existe pas. Kafka peut-il d\u00e8s lors esp\u00e9rer trouver dans sa \u00ab\u00a0raison sociale\u00a0\u00bb sinon des \u00e9l\u00e9ments tout au moins des ferments d\u2019identit\u00e9&nbsp;? Sur le plan social, entre r\u00e9ussite et \u00e9chec \u2014 comme pour Joseph K. \u2014 dans son \u00ab&nbsp;Office d\u2019assurances contre les accidents du travail&nbsp;\u00bb sans nulle assurance pour lui, il est, il le sait, il le sent&nbsp;: un \u00eatre social qui n\u2019existe pas.<br>Mais la dissipation de son identit\u00e9 possible, le processus in\u00e9luctable de dissipation de son \u00eatre, pire encore&nbsp;: de la possibilit\u00e9 pour lui de constituer un \u00eatre ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0&nbsp;: plus subtil encore, plus terrible, dans son pr\u00e9nom m\u00eame, \u00e0 ce pr\u00e9nom m\u00eame de Franz que son p\u00e8re a emprunt\u00e9 \u00e0 l\u2019Empereur Fran\u00e7ois-Joseph, figure paternelle pour \u00ab&nbsp;l\u2019Empire&nbsp;\u00bb, et qu\u2019on lui fait porter parce qu\u2019il est l\u2019a\u00een\u00e9 et le premier fils, le seul, comme s\u2019il devait s\u2019agir d\u2019une preuve tangible de l\u2019int\u00e9gration sociale de toute la famille&nbsp;: en tant que Juif, Franz Kafka, ne peut, d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, que ressentir un rapport \u00ab&nbsp;irr\u00e9m\u00e9diable[ment]&nbsp;\u00bb impossible&nbsp;; un Franz juif, en effet, pour lui, et sous cette autre figure paternelle terrible qu\u2019est Hermann Kafka, fils de boucher, macho autosatisfait achev\u00e9, p\u00e9quin hyperbolique selon son fils, ne peut \u00eatre que de la fausse monnaie. Hermann Kafka, le P\u00e8re, le <em>Pater familias<\/em> tyrannique et intransigeant, sans r\u00e9mission, sans pardon, qui exige qu\u2019on parle allemand chez lui, en donnant ce pr\u00e9nom \u00e0 son fils a\u00een\u00e9, en ayant appel\u00e9 son fils \u00ab&nbsp;Franz&nbsp;\u00bb, r\u00e9pond en quelque sorte \u00e0 la propagande imp\u00e9riale qui pr\u00e9sente l\u2019empereur comme \u00e9tant le P\u00e8re absolu pour tous ses sujets, sous cet autre P\u00e8re qu\u2019est Dieu&nbsp;; pour Franz K. (mais je devrair dire pour F. K., porter \u00ab&nbsp;le pr\u00e9nom de l\u2019empereur Fran\u00e7ois-Joseph le vieux souverain en qui les Juifs de la double monarchie r\u00e9v\u00e8rent leur protecteur traditionnel et que du temps de Kafka [pense Marthe Robert] on s\u2019habitue \u00e0 croire \u00e9ternel&nbsp;\u00bb, c\u2019est une croix. Sur cette question des pr\u00e9noms, Marthe Robert de remarquer \u00e9galement avec sagacit\u00e9, qu\u2019outre \u00ab&nbsp;les c\u00e9l\u00e8bres doubles dont Kafka flanque ses h\u00e9ros&nbsp;\u00bb \u2014 (Franz le gardien grossier de Joseph K. dans <em>Le Proc\u00e8s,<\/em> pour seul exemple), pour elleautant \u00ab&nbsp;de[\u2026] repr\u00e9sentants des couches inf\u00e9rieures de sa propre psych\u00e9&nbsp;\u00bb, autant de doubles sexu\u00e9s de Joseph K., \u2014 Kafka \u00ab&nbsp;s\u2019incarne non sans ironie dans des h\u00e9ros nomm\u00e9s Joseph (\u00ab&nbsp;Jos\u00e9phine&nbsp;\u00bb), ce qui lui permet de s\u2019attribuer le double pr\u00e9nom de l\u2019empereur&nbsp;\u00bb. Sans contester ce point de vue de Marthe Robert dans le panorama qu\u2019elle offre, simplement en effectuant un cadrage propre, c\u2019est surtout un pr\u00e9nom subi, je pense&nbsp;; avec ce pr\u00e9nom, Hermann Kafka a mis son fils en premi\u00e8re ligne, il l\u2019a contraint pour jamais, sans lui demander son avis, \u00e0 un destin de champion mandat\u00e9 pour d\u00e9fendre l\u2019honneur suppos\u00e9 d\u2019une famille juive&nbsp;; il l\u2019a vou\u00e9 \u00e0 un combat perdu d\u2019avance&nbsp;; il en a fait un vaincu, un vaincu d\u00e9finitif qui n\u2019aura jamais sa revanche. Pour Franz Kafka, son p\u00e8re ne le reconnaissant pas, l\u2019h\u00e9ritage en est d\u2019autant plus terrible. Franz K. (implicitement Franz-Joseph K.) est exil\u00e9 dans son pr\u00e9nom comme il l\u2019est par voie de cons\u00e9quence aussi ainsi dans son pays. \u00ab&nbsp;Juif&nbsp;\u00bb de son p\u00e8re, \u00ab&nbsp;Juif&nbsp;\u00bb au sens raciste du terme pour son propre p\u00e8re \u2014 on est toujours le Juif de quelqu\u2019un dans cette vie, \u2014 comme juif encore pour le moindre des sujets de l\u2019empereur de l\u2019Autriche-Hongrie, il se doit d\u2019affronter sans cesse, de se confronter sans cesse \u00e0 un rapport impossible au p\u00e8re, au roi-p\u00e8re (\u00e0 l\u2019empereur), comme au \u00ab&nbsp;P\u00e8re&nbsp;\u00bb qu\u2019est Dieu. Dire que le sien est \u00e0 soi seul le brouillon de tous ceux-l\u00e0. Ainsi, il est remarquable de constater que, ponctuellement, ce jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie, et, avec une recrudescence de force \u00e0 la fin de sa vie, Kafka s\u2019int\u00e9ressera au juda\u00efsme, comme pour tenter une ultime fois de r\u00e9soudre cette \u00e9nigme \u2014 v\u00e9ritable \u00e9nigme du Sphinx, \u2014 ce r\u00e9bus, auquel son p\u00e8re l\u2019a vou\u00e9, sans piti\u00e9 aucune&nbsp;; car, pour Franz Kafka, c\u2019est acquis, c\u2019est du pur sadisme&nbsp;: Hermann, le P\u00e8re, savait le dilemme impossible \u00e0 r\u00e9soudre \u2014 on dirait en France&nbsp;: corn\u00e9lien \u2014&nbsp;; Hermann Kafka savait que c\u2019\u00e9tait un pr\u00e9nom impossible, impossible \u00e0 porter pour un fils&nbsp;; Juif subi plus que revendiqu\u00e9 \u2014 il suffit de lire et de relire la <em>Lettre au p\u00e8re<\/em> pour s\u2019en persuader, \u2014 il s\u2019est veng\u00e9 de sa juda\u00eft\u00e9 sur son fils, ce fils dont il a fait un bouc \u00e9missaire pour prouver qu\u2019il \u00e9tait un bon sujet de l\u2019Empereur austro-hongrois.<br>Dans ces conditions, on ne s\u2019\u00e9tonnera pas que dans la lettre \u00e0 Oskar Pollack, on sente sourdre partout \u2014 comme dans tant d\u2019autres textes \u2014 que Kafka donne de soi une image d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9 de soi-m\u00eame&nbsp;; il donne pleinement raison au p\u00e8re, comme beaucoup d\u2019enfants violent\u00e9s. \u00c0 d\u00e9faut de pouvoir se r\u00e9soudre \u00e0 oser faire, faire enfin, \u00ab&nbsp;Le Proc\u00e8s&nbsp;\u00bb des parents, l\u2019absence d\u2019amour d\u2019un des parents am\u00e8ne souvent l\u2019enfant \u00e0 la haine de soi, \u00e0 la remise en cause d\u2019abord du support de l\u2019<em>ego<\/em> qu\u2019est le corps. Ce rejet peut parfois aller jusqu\u2019\u00e0 la mutilation. Avant d\u2019aller jusqu\u2019\u00e0 s\u2019imaginer dans la carapace d\u2019une vermine abjecte, sous le nom de Gr\u00e9goire Samsa, on peut supposer que tr\u00e8s t\u00f4t, Franz Kafka vit dans le plus complet d\u00e9go\u00fbt de soi-m\u00eame. Claude Thiebaut dans son ouvrage <em>Les M\u00e9tamorphoses de Franz Kafka<\/em> en signale un des effets les plus tangibles&nbsp;: \u00ab&nbsp;Kafka a connu dans sa vie des p\u00e9riodes de paralysie de l\u2019app\u00e9tit sexuel. Ce qu\u2019il \u00e9crit dans son journal permet d\u2019en appr\u00e9cier le caract\u00e8re ponctuel et d\u2019en pr\u00e9ciser l\u2019origine, en g\u00e9n\u00e9ral, de gros soucis caus\u00e9s par sa famille.&nbsp;\u00bb Une question se pose&nbsp;: sans accr\u00e9diter pour autant une seconde la th\u00e8se d\u2019une impuissance m\u00e9canique, ne faut-il pas sugg\u00e9rer que ce caract\u00e8re n\u2019est sans doute pas ponctuel mais au contraire r\u00e9current, install\u00e9, quand on lit de la main m\u00eame de Kafka des aveux plus que signifiants du type de celui du <em>Journal<\/em> \u00e0 la date du 14 ao\u00fbt 1913, lorsqu\u2019il con\u00e7oit \u00ab&nbsp;le co\u00eft comme ch\u00e2timent du bonheur de vivre ensemble. [Lorsqu\u2019il \u00e9met le souhait explicite de] vivre dans le plus grand asc\u00e9tisme possible, [avec la femme qu\u2019il dit aimer] plus asc\u00e9tiquement qu\u2019un c\u00e9libataire [ajoute-t-il, et, qu\u2019il avoue d\u2019un m\u00eame \u00e9lan psychotique&nbsp;:] c\u2019est pour moi l\u2019unique possibilit\u00e9 de supporter le mariage [&nbsp;; puis, s\u2019interrogeant quand m\u00eame sur les d\u00e9sirs de sa future conjointe, il demande, se demande&nbsp;:] mais elle&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00c0 Felix Weltsch aussi, la m\u00eame ann\u00e9e 1913, le 23 juillet, dans un bordel de Prague, apr\u00e8s avoir pris sur ses genoux une petite beaut\u00e9 v\u00e9nale et l\u2019avoir \u00ab&nbsp;trouv\u00e9e am\u00e8re&nbsp;\u00bb comme eut dit Rimbaud, et, avoir eu sans doute comme Rimbaud l\u2019envie de l\u2019\u00ab&nbsp;insulte[r]&nbsp;\u00bb, il r\u00e9crimine contre \u00ab&nbsp;la sexualit\u00e9 \u00e9clat\u00e9e des femmes, leur impuret\u00e9 naturelle&nbsp;\u00bb. Cette impuret\u00e9 lui fait m\u00eame envisager fantasmatiquement et hyst\u00e9riquement la femme comme une l\u00e9preuse.<br>Se sentant confront\u00e9 tel Artaud, et, de fait, comme tout un chacun, \u00e0 \u00ab&nbsp;la mise au baquet&nbsp;\u00bb quotidienne et ontologique d\u2019un corps irr\u00e9m\u00e9diablement insatisfaisant, Kafka, condamn\u00e9 \u00e0 la rel\u00e9gation dans un corps intouchable et inhabitable dans un monde sans Dieu puisque Dieu est d\u00e9clar\u00e9 mort, Kafka, artiste, \u00e9crivain, porte-parole volontaire ou involontaire \u2014 r\u00e9ceptacle en v\u00e9rit\u00e9, haut-parleur en quelque sorte \u2014 de toutes les n\u00e9vroses de sa classe et de son temps&nbsp;: celui de la Mort des P\u00e8res (car apr\u00e8s Dieu l\u2019Empereur suivra ainsi que les autres monarques, pour laisser place au temps des par\u00e2tres&nbsp;: celui des dictateurs) semble poser quelques questions fatales, fondamentales, qui inscrivent son \u0152uvre complet au c\u0153ur du questionnement humain universel, fondamental&nbsp;; il demeure que pour lui la question qui domine est \u00e0 peu pr\u00e8s de cet ordre&nbsp;: qu\u2019est-ce que l\u2019art quand il n\u2019y a pas de sexualit\u00e9 viable pour l\u2019artiste qui le cr\u00e9e, qui croit le cr\u00e9er&nbsp;? Que vaut-il&nbsp;? En d\u2019autres termes, pour enlever l\u2019alibi que constitue l\u2019art et regarder la v\u00e9rit\u00e9 du questionnement dans sa primordiale nudit\u00e9&nbsp;: qu\u2019est-ce qu\u2019une vie quand il n\u2019y a pas de sexualit\u00e9&nbsp;? R\u00e9ponse&nbsp;: \u2014 Un \u00ab&nbsp;Proc\u00e8s&nbsp;\u00bb. \u00c0 la date du 5 juillet 1916 \u2014 Kafka a alors trente-trois ans&nbsp;\u2014, on lit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Jamais encore je n\u2019ai \u00e9t\u00e9 intime avec une femme, sauf \u00e0 Zuckmantel. Puis une autre fois avec la Suisesse \u00e0 Riva. La premi\u00e8re \u00e9tait une femme et j\u2019\u00e9tais ignorant, la deuxi\u00e8me \u00e9tait une enfant et j\u2019\u00e9tais dans le complet d\u00e9sarroi.&nbsp;\u00bb On est donc bien au-del\u00e0 des pannes que sugg\u00e8re Claude Thi\u00e9baut, la remise en cause du fait physiologique et libidinal est bien plus radicale, fondamentale, m\u00e9taphysique, comme j\u2019ai tent\u00e9 de le prouver par le pr\u00e9sent article.<br>\u00catre contre la sexualit\u00e9 comme Kafka, non pas tout contre, mais en \u00eatre \u00e0 ce point irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e9loign\u00e9, c\u2019est \u00eatre contre la vie, donc contre Dieu, donc coupable du pire p\u00e9ch\u00e9 qui soit ou de la pire faute qui soit si l\u2019on retire Dieu du jeu&nbsp;: \u00eatre contre la vie. C\u2019est un crime. Et ce crime t\u00f4t ou tard, il faudra le payer, d\u2019un proc\u00e8s d\u2019abord, sans doute de la mort ensuite. Sans nul doute. La n\u00e9vrose de Kafka tient au fait que son accession \u00e0 la sexuation s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e impossible, de par son p\u00e8re castrateur. L\u2019ind\u00e9cision dans le domaine de la sexuation est perceptible chez Kafka \u00e0 maints endroits de l\u2019\u0152uvre&nbsp;: il appara\u00eet que comme \u00eatre, il n\u2019est pas fini, fix\u00e9. Faut-il des preuves&nbsp;? Des pi\u00e8ces pour instruire le proc\u00e8s&nbsp;? Ils abondent. Pour seul exemple, dans le rapport \u00e0 Oskar Pollack comme \u00e0 Max Brod qui le remplacera, il y a sans doute une part d\u2019homosexualit\u00e9 latente, non assum\u00e9e&nbsp;; on la retrouvera exprim\u00e9e dans <em>Le Proc\u00e8s<\/em> presque explicitement dans la sc\u00e8ne invent\u00e9e par Franz K. entre Joseph K. et le tr\u00e8s interlope Titorelli, et, si la chose est implicite dans le roman, elle est tr\u00e8s clairement explicite dans le chapitre remis\u00e9 dans le cagibi des <em>marginalia<\/em> du roman et intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;La Maison&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Cherchez la femme&nbsp;\u00bb confiait Nadar lorsqu\u2019il pr\u00e9tendait comprendre son ami Baudelaire, cette l\u00e9gende, ce quiproquo, pour qui pr\u00e9tendait comprendre son vieil ami Charles-Pierre Baudelaire&nbsp;: \u00ab&nbsp;le plus hallucin\u00e9 des illusionnistes&nbsp;\u00bb, qui portait en lui selon lui \u2014 il n\u2019avait pas tort d\u2019oser le dire \u2014&nbsp;: \u00ab&nbsp;la haine biblique de la femme&nbsp;\u00bb. Nadar avait raison, c\u2019est un point de vue ontologique. \u00ab&nbsp;Cherche[r] la femme&nbsp;\u00bb\u2026 Si l\u2019on se r\u00e9f\u00e8re au mythe de l\u2019androgyne tel quel l\u2019expose Aristophane dans <em>Le Banquet<\/em> de Platon, cela rel\u00e8ve en mati\u00e8re d\u2019art et d\u2019artiste du simple bon sens. Toujours dans l\u2019\u00e9crivain homme&nbsp;: \u00ab&nbsp;cherch[ons] la femme&nbsp;\u00bb, comme dans l\u2019\u00e9crivain femme, cherchons l\u2019homme. Dans Kafka, cherchons la part f\u00e9minine.<br>On conna\u00eet l\u2019histoire. Dans <em>Le Banquet<\/em> de Platon, le discours d\u2019Aristophane nous rappelle ou nous r\u00e9v\u00e8le que l\u2019\u00eatre humain, jadis, se suffisait \u00e0 soi-m\u00eame, sous la forme de l\u2019androgyne&nbsp;; mais, les dieux jaloux et vex\u00e9s de cette criante autonomie qui faisait que les hommes ignoraient les dieux, d\u00e9cid\u00e8rent de les couper en deux comme des \u0153ufs, sur le conseil du tr\u00e8s habile et perfide Herm\u00e8s, que d\u2019aucuns ont appel\u00e9 depuis \u00ab&nbsp;Trism\u00e9giste&nbsp;\u00bb \u2014 une des figures de Satan. \u2014 Ce ne fut plus d\u00e8s lors que d\u00e9sordre et d\u00e9solation, et, dans l\u2019espoir de recouvrer leur moiti\u00e9 perdue, les hommes, devenus hommes ou femmes, se mirent \u00e0 prier les dieux, et parfois \u00e0 recourir, croyant retrouver leur moiti\u00e9, \u00e0 des collages contre nature. L\u2019artiste tente toujours de recr\u00e9er en lui l\u2019androgyne primitif afin de pouvoir supporter la solitude, de pouvoir \u00e9chapper \u00e0 la solitude en cr\u00e9ant une autonomie qui se suffit \u00e0 elle seule. Comme pour rappeler en outre que toute \u0152uvre d\u2019Art est un substitut du corps de l\u2019artiste, d\u2019un corps qu\u2019il juge m\u00eame s\u2019il l\u2019habite visc\u00e9ralement insatisfaisant quoi qu\u2019il vive ou quoiqu\u2019il affirme, pour rester dans ce domaine qu\u2019est la pens\u00e9e platonicienne et son rapport avec l\u2019univers kafka\u00efen, il est significatif de noter le recours assez explicite que Kafka fait dans l\u2019un de ses apologues \u00e9maillant la lettre du 27 janvier 1904 \u00e0 Pollack au mythe platonicien de la caverne.<\/p>\n\n\n\n<p><small>j\u2019ai lu d\u2019un trait le journal de Hebbel (pr\u00e8s de mille huit cents pages), alors qu\u2019autrefois je ne le prenais toujours que par morceaux, auxquels je ne trouvais aucun go\u00fbt. J\u2019ai quand m\u00eame commenc\u00e9 de fa\u00e7on suivie, au d\u00e9but en me jouant, pour me sentir finalement comme l\u2019homme des cavernes qui, ayant roul\u00e9 une grosse pierre devant l\u2019entr\u00e9e de sa caverne, par jeu et pour rompre l\u2019ennui, est pris d\u2019une sourde frayeur en voyant que la pierre le prive d\u2019air et le plonge dans l\u2019obscurit\u00e9. Il tente alors avec une ardente ardeur de la d\u00e9placer, mais maintenant elle est dix fois plus lourde et, pour retrouver l\u2019air et la lumi\u00e8re, l\u2019homme angoiss\u00e9 doit tendre de toutes ses forces. De m\u00eame je n\u2019ai pu toucher une plume de tout ce temps, car \u00e0 embrasser du regard une telle vie, qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve continuellement sans faille, si haut qu\u2019on peut \u00e0 peine la suivre avec sa longue-vue, on ne peut pas garder la conscience en paix. [\u2026] On ne prend pas de bain de soleil \u00e0 l\u2019ombre.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Dans son apologue, cette caverne de Platon o\u00f9 il devrait lire au moins l\u2019illusion de la r\u00e9alit\u00e9 est obstru\u00e9e par le journal de 1800 pages de Hebbel, est obstru\u00e9e en somme par la litt\u00e9rature de type autobiographique, par un mod\u00e8le qu\u2019il juge insurpassable. Hebbel joue ici le r\u00f4le de figure du p\u00e8re. Comme la mort du p\u00e8re est encore ici impossible&nbsp;: c\u2019est le fils qui est mis au tombeau. Mur\u00e9 dans la conscience \u00ab&nbsp;irr\u00e9m\u00e9diable&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;irr\u00e9parable&nbsp;\u00bb d\u2019un rapport impossible, d\u2019un rapport d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 avec le p\u00e8re impossible, seul, dans le noir, abandonn\u00e9, se suicidant soi-m\u00eame, ayant choisi la mort lente et la punition du noir, Kafka \u00e9prouve quand m\u00eame, pour meubler sa nuit toutefois, la tentation de la projection. Cette projection sera double et clairement schizophr\u00e9nique&nbsp;: une projection dans des \u00eatres de chair, p\u00e8res substitutifs \u2014 Pollack et Brod \u2014 \u00e0 qui il donne \u00e0 lire sa litt\u00e9rature, ses justificatifs d\u2019existence&nbsp;; dans ses amours aussi&nbsp;: ne souhaite-t-il pas au d\u00e9part que ses fianc\u00e9es le lisent&nbsp;?&nbsp;; puis, la n\u00e9vrose aidant et \u00e9voluant, il ne se projettera plus que dans des \u00eatres de papier. C\u2019est une vie par procuration. On l\u2019a dit.<br>Autre version de la caverne obstru\u00e9e mais cette fois il est mur\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur (int\u00e9rieur, ext\u00e9rieur&nbsp;: m\u00eame sensation&nbsp;; par cons\u00e9quent, pas de solution), Kafka est bien \u00e9videmment aussi le prisonnier de son petit apologue qu\u2019il pr\u00eate au pr\u00eatre de la Cath\u00e9drale dans <em>Le Proc\u00e8s.<\/em> L\u00e0 encore, Kafka vieillit, st\u00e9rile, inutile \u00e0 soi comme \u00e0 tous et comme \u00e0 chacun, dans la non-vie et meurt devant la porte de Litt\u00e9rature et de sa lib\u00e9ration psychique qui ne s\u2019ouvrira jamais, devant une porte ou un rocher qu\u2019il ne pourra jamais faire rouler. Dans ce fait patent que Kafka voit la litt\u00e9rature comme une caverne dont on ne peut plus rouler la pierre, pousser \u00ab\u00a0la porte\u00a0\u00bb pour sortir, et qui se transforme en tombeau par cons\u00e9quent, en tombeau o\u00f9 l\u2019on est enterr\u00e9 vivant, on lit l\u00e0 la prescience qu\u2019il a de son in\u00e9vitable \u00e9chec, lequel se produira et se reproduira toujours. Qu\u2019on se reporte encore \u00e0 la \u00ab&nbsp;Lettre au p\u00e8re&nbsp;\u00bb pour s\u2019en persuader si besoin. Cet apologue nous dit que la projection s\u2019av\u00e9rera toujours impossible, du moins fortement compromise.<br>Le rapport \u00e0 Pollack \u00e0 qui Franz Kafka fait toutes ces confidences tout en l\u2019\u00e9rigeant en juge supr\u00eame, ainsi ne para\u00eet gu\u00e8re sain. Le rapport \u00e0 Max Brod ne le sera pas davantage. Pollack qui quittera Prague \u00e0 la fin de 1903 sera remplac\u00e9 par Max Brod rencontr\u00e9 en novembre 1902 lors d\u2019un expos\u00e9 sur Schopenhauer et sur Nietzsche, o\u00f9 Kafka et lui vont sympathiser&nbsp;: au sens \u00e9tymologique, n\u2019en doutons pas. Pas sain, le rapport&nbsp;? Il est en effet tr\u00e8s symptomatique de noter que l\u2019amiti\u00e9 avec Max Brod s\u2019est nou\u00e9e, en 1903, apr\u00e8s leur premi\u00e8re rencontre lors d\u2019une conf\u00e9rence consacr\u00e9 au pape du pessimisme&nbsp;: Schopenhauer, ainsi qu\u2019au pape de l\u2019id\u00e9alisme lucide, non exempt de pessimisme \u00e9galement&nbsp;: Fr\u00e9d\u00e9ric Nietzsche. Dans la \u00ab&nbsp;Lettre \u00e0 Oskar Pollack&nbsp;\u00bb du 27 janvier 1904 (qui mourra au front en 1915), Pollack, comme plus tard le sera Max Brod, appara\u00eet clairement comme un p\u00e8re de substitution (il convient de le r\u00e9p\u00e9ter). Comme pour le confirmer, et pour affirmer son immaturit\u00e9 revendiqu\u00e9e vis \u00e0 vis de lui, son masochisme, son d\u00e9sir de r\u00e9gression enfantine afin d\u2019\u00eatre enfin pris en charge et guid\u00e9, Kafka lui \u00e9crit dans une autre lettre ceci&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Tu \u00e9tais, entre beaucoup d\u2019autres choses, \u00e9galement pour moi un peu comme une fen\u00eatre, par laquelle je pouvais regarder dans la rue. Tout seul, je ne le pouvais pas, car, malgr\u00e9 ma haute taille, je n\u2019arrive pas encore au niveau de l\u2019appui.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Avant que Brod ne joue ce r\u00f4le, cette fonction \u00e0 son tour, Pollack est donc celui qui hausse Kafka jusqu\u2019\u00e0 la fen\u00eatre de l\u2019art \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir le hausser jusqu\u2019\u00e0 celle de la vie, sans doute. Si Oskar Pollack assiste aux premiers balbutiements litt\u00e9raires de Kafka et sera remplac\u00e9 par Max Brod, c\u2019est que Kafka ne peut \u00e9crire sans avoir quelqu\u2019un \u00e0 qui en r\u00e9f\u00e9rer pour ce qui concerne son \u00e9criture, sa pourtant part de libert\u00e9, la seule un peu r\u00e9elle. Max Brod \u2014 critique et confident, directeur de conscience, p\u00e8re confesseur, \u2014 Max Brod accompagnera la qu\u00eate de Kafka, l\u2019\u0152uvre de Kafka, jusqu\u2019\u00e0 la fin, lui, et c\u2019est lui qui r\u00e9instillera de la confiance en son n\u00e9vrotique ami chaque fois que ce dernier s\u2019\u00e9loignant de l\u2019\u00e9criture se rapprochera un peu plus du suicide par \u00ab&nbsp;go\u00fbt du n\u00e9ant&nbsp;\u00bb. Il est \u00e0 noter que l\u2019\u00e9criture kafka\u00efenne de sa naissance \u00e0 sa mort est le fruit d\u2019un duo et ne saurait s\u2019exercer solitairement&nbsp;; Kafka n\u2019en a pas la force morale. Dans le couple&nbsp;: <em>idem,<\/em> il fonctionne de la m\u00eame fa\u00e7on&nbsp;: il lui faut dans l\u2019amour comme dans l\u2019\u00e9criture la pr\u00e9sence d\u2019un confident, la pr\u00e9sence de ce qu\u2019on pourrait nommer&nbsp;: un p\u00e8re bienveillant (enfin bienveillant&nbsp;!\u2026). Quelque \u00e9l\u00e9ment pour le prouver&nbsp;? Marqu\u00e9 \u00e0 jamais, \u00e0 vie, par sa relation rat\u00e9e avec son p\u00e8re biologique qui ne cesse de le rabrouer, de le nier, de l\u2019\u00ab&nbsp;\u00ab\u00a0\u00e9crabouiller comme un poisson\u00a0\u00bb&nbsp;\u00bb dira-t-il, \u00e9crira-t-il dans la lettre impossible qu\u2019il aura l\u2019h\u00e9ro\u00efsme de lui \u00e9crire mais non pas de lui envoyer, vis \u00e0 vis d\u2019Oskar Pollack, dans la lettre du 27 janvier 1904, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il lui fait jouer un r\u00f4le de p\u00e8re \u2014 fut-il bienveillant celui-l\u00e0, \u2014 Kafka manifeste une culpabilit\u00e9 diffuse&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Tu m\u2019as \u00e9crit une lettre charmante qui demandait, soit une r\u00e9ponse rapide, soit pas de r\u00e9ponse du tout&nbsp;; quinze jours ont pass\u00e9 depuis sans que je t\u2019ai \u00e9crit, ce serait impardonnable en soi si je n\u2019avais des raisons. D\u2019abord je ne voulais t\u2019\u00e9crire que des choses bien pes\u00e9es parce que ma r\u00e9ponse \u00e0 cette lettre me paraissait plus importante que toutes les autres (malheureusement je ne l\u2019ai pas fait)&nbsp;; ensuite j\u2019ai lu d\u2019un trait le <em>Journal<\/em> de Hebbel (pr\u00e8s de mille huit cents pages) [\u2026]. \/ [\u2026] \/ J\u2019ai l\u2019impression de t\u2019avoir fait du tort et d\u2019avoir \u00e0 te demander pardon. Mais je n\u2019ai connaissance d\u2019aucun tort. \/ Ton Franz.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Que faut-il d\u00e9duire de ces quelques lignes, qui puisse \u00eatre universel pour les autres \u0153uvres, le <em>Journal,<\/em> la correspondance&nbsp;? Ceci&nbsp;: Kafka semble habit\u00e9 par le go\u00fbt de l\u2019impossible. Rien n\u2019est jamais ni ne peut \u00eatre assez beau pour le p\u00e8re, quand il s\u2019agit d\u2019une chose destin\u00e9e au p\u00e8re, un objet \u2014 s\u2019il est litt\u00e9raire surtout \u2014 qu\u2019on pr\u00e9tend lui donner. Les cons\u00e9quences de cette culpabilit\u00e9 et de ce \u00ab&nbsp;go\u00fbt de l\u2019infini&nbsp;\u00bb comme dirait Baudelaire, sont d\u00e8s lors chez Kafka tr\u00e8s logiques et elles vont de paire&nbsp;: la procrastination et le spleen&nbsp;; Kafka conna\u00eetra en effet des phases suicidaires et de st\u00e9rilit\u00e9 totale dans le domaine de la cr\u00e9ation. Dans le fragment sus-cit\u00e9, on notera le processus psychologique&nbsp;: d\u2019abord la pulsion chez lui d\u2019une reconnaissance mim\u00e9tique d\u00fbe au besoin de reconnaissance, laquelle am\u00e8ne la projection&nbsp;; puis, c\u2019est l\u2019\u00e9crasement sur la r\u00e9alit\u00e9 sensible de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du sujet choisi, et le rejet. Il est clair qu\u2019\u00e0 terme, ces \u00e9checs trop successifs, trop fr\u00e9quents peuvent mener un individu n\u00e9vros\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de la mort, voire au suicide. Dans son <em>Journal,<\/em> Kafka avoue qu\u2019il est sujet \u00e0 des obsessions de ce type, \u00e0 l\u2019id\u00e9e de suicide, parfois sous la forme de cauchemars&nbsp;; prisonnier de l\u2019int\u00e9rieur comme de l\u2019ext\u00e9rieur qu\u2019il s\u2019av\u00e8re \u00eatre, comme on le sait, l\u2019un d\u2019entre eux \u00e0 la date du 15 octobre 1913 est particuli\u00e8rement significatif&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Pour finir, il faudra bien que la douleur me fasse sauter la t\u00eate. Et ce sera aux tempes. Ce que je voyais en imaginant cela, c\u2019\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 une blessure faite par un coup de feu, sauf que les bords du trou \u00e9taient retrouss\u00e9s tout autour et se dressaient en ar\u00eates aigu\u00ebs, comme une bo\u00eete de conserve ouverte brutalement.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Comment diable sortir de soi&nbsp;? La demande de Kafka en mati\u00e8re d\u2019amiti\u00e9 comme en mati\u00e8re de litt\u00e9rature \u2014 n\u2019oublions jamais que les deux sont et seront pour lui indissociablement, indissolublement m\u00eal\u00e9s \u2014 est une demande contradictoire de sagesse et d\u2019ivresse. Kafka, toujours dans sa lettre du 27 janvier 1904, par un apologue, pla\u00e7ant Pollack en une position de sage, significativement s\u2019interroge avec urgence et avec angoisse en retour&nbsp;: suis-je fou&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><small>Il est bon que la conscience porte de larges plaies [c\u2019est par l\u00e0 que nous avons commenc\u00e9 cet article, souvenez-vous], elle n\u2019en est que plus sensible aux morsures. Il me semble d\u2019ailleurs qu\u2019on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous r\u00e9veille pas d\u2019un coup de poing sur le cr\u00e2ne, \u00e0 quoi bon le lire&nbsp;? [\u2026] Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup comme la mort de quelqu\u2019un que nous aimerions plus que nous-m\u00eames, comme si nous \u00e9tions proscrits, condamn\u00e9s \u00e0 vivre dans des for\u00eats loin de tous les hommes, comme un suicide \u2014 un livre doit \u00eatre la hache pour la mer gel\u00e9e en nous. Voil\u00e0 ce que je crois.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Kafka demande \u00e0 la litt\u00e9rature d\u2019\u00eatre un outil th\u00e9rapeutique. Il avoue clairement un apport \u00e0 la litt\u00e9rature de type convergent et non divergent&nbsp;: entendons qu\u2019il entretient de toute \u00e9vidence avec la litt\u00e9rature un rapport de report de type narcissique. Il y a donc un grand paradoxe pour qui se confronte \u00e0 l\u2019\u0152uvre de Kafka&nbsp;: c\u2019est que Kafka passe pour un \u00ab&nbsp;grand \u00e9crivain&nbsp;\u00bb alors m\u00eame qu\u2019on diagnostique qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une \u00e9criture de la convergence, narcissique. Mais, les extr\u00eames se touchant, parce qu\u2019il est all\u00e9 au bout de son narcissisme, et, donc, du myst\u00e8re humain dans son \u0152uvre, il en devient divergent&nbsp;: il rayonne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019OBSESSION DE \u00ab&nbsp;LA LOI&nbsp;\u00bb<br><\/strong>\u00c0 la question&nbsp;: pourquoi le primat de la Loi et l\u2019obsession de la Loi chez Kafka, dans l\u2019\u0152uvre de Kafka&nbsp;? La r\u00e9ponse est peut-\u00eatre&nbsp;: parce que Kafka est un homme de cet Ancien-Monde qui en 1914 va finir, c\u2019est-\u00e0-dire du monde des p\u00e8res&nbsp;: patriarches, <em>pater familias,<\/em> rois et empereurs, repr\u00e9sentants du Dieu-P\u00e8re, qui, tous, incarnent la Loi, un ressortissant, oui, puis un revenant, un fant\u00f4me de cet Ancien-Monde, pass\u00e9 1918. Pourquoi ce primat de la Loi et son obsession chez lui&nbsp;? D\u2019autre part, in\u00e9luctablement aussi, parce qu\u2019il est Juif et que le p\u00e8re est son juge, qu\u2019en tant que Juif, il n\u2019existe pas s\u2019il ne devient pas p\u00e8re lui-m\u00eame, \u00e0 son tour, et qu\u2019il sait d\u2019avance que, quoi qu\u2019il advienne, il ne le deviendra pas, jamais. En attendant la r\u00e9demption impossible que devrait accorder le p\u00e8re pour que son fils naisse \u00e0 la vie enfin, pour que son fils s\u2019accouche au monde enfin, pour que le fils vive enfin v\u00e9ritablement, soit autre chose qu\u2019un \u00ab&nbsp;Non-n\u00e9&nbsp;\u00bb \u2014 et F. K., F.-J. K. sait bien que le p\u00e8re ne l\u2019accordera jamais, \u2014 les <em>golems<\/em> invent\u00e9s par le fils pour peupler ce monde o\u00f9 il n\u2019a pas sa place, o\u00f9 objectivement il n\u2019est pas, pour le peupler, pour le corriger, pour le venger, lui, Franz K., lui jouent des tours\u2026 Un exemple&nbsp;? Les exemples probants ne manquent pas&nbsp;: \u00e0 l\u2019h\u00f4tel \u2014 lieu impersonnel entre tous \u2014 en janvier 1922, pour seul exemple, cet \u00e9tonnant et combien significatif lapsus ou acte manqu\u00e9 qu\u2019un jour Franz-Joseph K. commet&nbsp;: voici l\u2019anecdote (elle est savoureuse et terrible)&nbsp;: dans un h\u00f4tel o\u00f9 il est amen\u00e9 comme le voulait l\u2019usage alors \u00e0 se faire inscrire sur les registres consultables \u00e0 tout instant par les services de police, Franz Kafka alias Joseph K. ou l\u2019arpenteur K. feint de constater avec surprise&nbsp;: \u00ab&nbsp;Bien que j\u2019aie \u00e9crit distinctement mon nom \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, bien qu\u2019ils m\u2019aient d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit de leur c\u00f4t\u00e9 en mettant le nom exact, c\u2019est pourtant Joseph K. qui est inscrit au tableau d\u2019en bas. Dois-je les \u00e9clairer ou me laisser \u00e9clairer par eux&nbsp;?&nbsp;\u00bb Ne prenons pas, nous, comme Franz K. feint de le croire, afin de s\u2019en persuader, \u00e0 seule fin de se rassurer sur son propre compte, ne prenons pas, non, le r\u00e9ceptionniste, les r\u00e9ceptionnistes, pour des cr\u00e9tins ou des idiots \u2014 m\u00eame si l\u2019on pr\u00eate \u00e0 ce terme quelque connotation dosto\u00efevskienne \u2014&nbsp;: s\u2019il est \u00ab&nbsp;inscrit&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Joseph K. [\u2026] au tableau d\u2019en bas&nbsp;\u00bb, c\u2019est que c\u2019est Franz Kafka lui-m\u00eame (dans un processus de d\u00e9doublement qui pouvait arriver \u00e0 Balzac lui-m\u00eame) \u2014 acte manqu\u00e9 ou bien plut\u00f4t lapsus r\u00e9v\u00e9lateur \u2014 a donn\u00e9 ce nom, sans y penser, \u00ab\u00a0naturellement\u00a0\u00bb pourrait-on presque dire, si l\u2019on tient compte de sa n\u00e9vrose objectivement. R\u00e9trospectivement, oui, comme il l\u2019\u00e9crit, J.-F. K. va-t-il \u00ab&nbsp;[se] laisser \u00e9clairer par eux&nbsp;?&nbsp;\u00bb Telle est la question en effet. Et le Joseph K. du <em>Proc\u00e8s<\/em> (ou Franz K. peut-\u00eatre, ou, Franz K. sans doute) de s\u2019interroger ou d\u2019interroger ses golems, ses doubles, lesquels lui \u00e9chappent sans cesse&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>il y a encore des armes que j\u2019emploie bien rarement, je parviens avec tant de peine jusqu\u2019\u00e0 elles, je ne connais pas la joie que procure leur usage, je ne l\u2019ai pas apprise dans mon enfance. Et si je ne l\u2019ai pas apprise, ce n\u2019est pas seulement \u00ab&nbsp;par la faute du p\u00e8re&nbsp;\u00bb, c\u2019est aussi parce que je voulais d\u00e9truire la \u00ab&nbsp;paix&nbsp;\u00bb, l\u2019\u00e9quilibre et que, en cons\u00e9quence, je n\u2019avais pas le droit de laisser quelqu\u2019un rena\u00eetre au-del\u00e0 de moi tandis que je m\u2019effor\u00e7ais de l\u2019enterrer en de\u00e7\u00e0. Il est vrai que l\u00e0 encore, je revient \u00e0 la \u00ab&nbsp;faute&nbsp;\u00bb, car pourquoi voulais-je sortir du monde&nbsp;? Parce qu\u2019\u00ab&nbsp;il&nbsp;\u00bb ne me laissait pas vivre dans le monde, dans son monde. Maintenant cependant, je ne peux plus en juger de fa\u00e7on aussi cat\u00e9gorique, car maintenant, je suis d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 citoyen de cet autre monde qui est, avec le monde ordinaire, dans le m\u00eame rapport que le d\u00e9sert avec une contr\u00e9e agricole (il y quarante ans que j\u2019erre au sortir de Chanaan)&nbsp;; c\u2019est en \u00e9tranger que je regarde derri\u00e8re moi, je suis assur\u00e9ment, m\u00eame dans cet autre monde, le plus infime et le plus craintif de tous \u2014 c\u2019est l\u00e0 le patrimoine que j\u2019ai apport\u00e9 \u2014 et je ne suis capable d\u2019y vivre qu\u2019en vertu de l\u2019organisation sp\u00e9ciale des choses de l\u00e0-bas, selon laquelle les plus humbles peuvent \u00eatre \u00e9lev\u00e9s de fa\u00e7on fulgurante, aussi bien d\u2019ailleurs que broy\u00e9s pour des mill\u00e9naires sous des pressions oc\u00e9aniques. Ne me faut-il pas \u00eatre reconnaissant, malgr\u00e9 tout&nbsp;? Devais-je donc n\u00e9cessairement trouver le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 ce monde&nbsp;? \u00ab&nbsp;Banni&nbsp;\u00bb de l\u00e0-bas, rejet\u00e9 d\u2019ici, n\u2019aurais-je pu \u00eatre \u00e9cras\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re&nbsp;? La puissance de mon p\u00e8re n\u2019a-t-elle pas donn\u00e9 au d\u00e9cret d\u2019expulsion assez de force pour que rien ne puisse lui r\u00e9sister (\u00e0 lui, mais pas \u00e0 moi)&nbsp;? Sans doute, c\u2019est comme si j\u2019accomplissais la p\u00e9r\u00e9grination dans le d\u00e9sert \u00e0 rebours, en me rapprochant continuellement du d\u00e9sert et en nourrissant des espoirs pu\u00e9rils (surtout en ce qui concerne les femmes), \u00ab&nbsp;peut-\u00eatre resterai-je tout de m\u00eame en Chanaan&nbsp;\u00bb, mais entre temps je suis arriv\u00e9 depuis longtemps dans le d\u00e9sert et ces espoirs ne sont que les chim\u00e8res du d\u00e9sespoir, surtout en des temps o\u00f9, m\u00eame au d\u00e9sert, je suis la plus mis\u00e9rable des cr\u00e9atures et o\u00f9 Chanaan doit n\u00e9cessairement se pr\u00e9senter \u00e0 moi comme l\u2019unique terre d\u2019espoir, car il n\u2019y a pas de troisi\u00e8me terre pour les hommes.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Pauvre Franz K.&nbsp;! pauvre Joseph, pauvre Kafka&nbsp;! Le seul viatique qu\u2019il s\u2019est bricol\u00e9, c\u2019est&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce matin, j\u2019ai pens\u00e9&nbsp;: \u00ab\u00a0Peut-\u00eatre te sera-t-il tout de m\u00eame possible de vivre de cette mani\u00e8re, mais surtout, prot\u00e8ge cette vie contre les femmes.\u00a0\u00bb Prot\u00e8ge-la contres les femmes, mais elles sont d\u00e9j\u00e0 dans le \u00ab\u00a0de-cette-mani\u00e8re\u00a0\u00bb.&nbsp;\u00bb \u2014 Pitoyable cas&nbsp;!\u2026 \u00ab&nbsp;<em>\u00catre mis\u00e9rable que je suis<\/em> <em>&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb se dira au reste, non sans masochisme et d\u00e9lice amer, sans cesse kafka, qui se condamne soi-m\u00eame, qui se condamne car \u00ab&nbsp;l\u2019homme le plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 est oblig\u00e9 de reconna\u00eetre, l\u2019exp\u00e9rience prouve que quelque chose peut sortir du rien, que le cocher avec ses chevaux peut ramper hors de la porcherie en ruine.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Ramper hors de la porcherie&nbsp;\u00bb, serait-ce donc possible encore&nbsp;? Pour un cocher, oui, peut-\u00eatre&nbsp;!\u2026 Mais un Joseph ou un Franz[-Joseph] K., lui \u2014 c\u2019est s\u00fbr \u2014 y meurt, sans coup f\u00e9rir, pas n\u2019importe comment non plus&nbsp;: \u00ab&nbsp;comme un chien&nbsp;\u00bbd\u2019ailleurs, un couteau retourn\u00e9 par deux fois dans la plaie symbolique d\u2019un c\u0153ur absent qui marque son incapacit\u00e9 \u00e0 aimer, \u00e0 s\u2019aimer soi, donc autrui. Bilan pour lui, Franz-Joseph K., bilan pour lui de sa vie propre, qu\u2019il n\u2019eut jamais l\u2019impression de lui voir appartenir \u00ab\u00a0en propre\u00a0\u00bb pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00ab&nbsp;\u00e9tranger&nbsp;\u00bb qu\u2019il \u00e9tait \u00e0 sa propre vie, \u00e0 son propre corps et au monde&nbsp;: \u00ab&nbsp;Une vie qui passe inaper\u00e7ue. Un \u00e9chec qui se voit.&nbsp;\u00bb Ne nous y trompons pas \u2014 si terrible qu\u2019elle soit \u2014 c\u2019est l\u00e0 son \u00e9pitaphe&nbsp;; il n\u2019en est, il n\u2019en veut point d\u2019autre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><small>\u00ab&nbsp;Qu\u2019as-tu fait du sexe dont tu as re\u00e7u le don&nbsp;? On dira finalement qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 g\u00e2ch\u00e9, et ce sera tout. Mais il aurait pu facilement ne pas l\u2019\u00eatre. Certes, c\u2019est une bagatelle qui en a d\u00e9cid\u00e9, et pas m\u00eame une bagatelle connaissable. Que trouves-tu d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 cela&nbsp;? Il en a \u00e9t\u00e9 de m\u00eame dans les grandes batailles de l\u2019histoire. Le sort des bagatelles est d\u00e9cid\u00e9 par d\u2019autres bagatelles. [\u2026] Le d\u00e9sir sexuel me presse, me torture jour et nuit, pour le satisfaire, il me faudrait surmonter ma peur, ma pudeur et sans doute aussi ma tristesse&nbsp;; mais d\u2019autre part, il est certain que je profiterais aussit\u00f4t, sans la moindre tristesse ni crainte, de la premi\u00e8re occasion qui serait \u00e0 ma port\u00e9 imm\u00e9diate et s\u2019offrirait complaisamment&nbsp;; mais d\u2019apr\u00e8s ce qui pr\u00e9c\u00e8de, la loi subsiste, qui commande de ne pas surmonter la peur, etc\u2026 (mais aussi de ne pas jouer avec l\u2019id\u00e9e du triomphe sur la peur) et de profiter de l\u2019occasion (mais de ne pas se plaindre si elle ne se pr\u00e9sente pas). Il est vrai, il existe un degr\u00e9 interm\u00e9diaire entre \u00ab&nbsp;l\u2019acte&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;l\u2019occasion&nbsp;\u00bb, celui o\u00f9 l\u2019on provoque, o\u00f9 l\u2019on attire l\u2019occasion, et c\u2019est l\u00e0, malheureusement, une pratique que j\u2019ai adopt\u00e9e non seulement dans ce cas, mais en tout. Du point de vue de la \u00ab&nbsp;loi&nbsp;\u00bb, c\u2019est \u00e0 peine s\u2019il y a quelque chose \u00e0 relever contre cette pratique, encore que la \u00ab&nbsp;provocation&nbsp;\u00bb, surtout quand elle est faite avec de mauvais moyens, ressemble de fa\u00e7on suspecte au \u00ab&nbsp;jeu avec l\u2019id\u00e9e du triomphe sur la peur&nbsp;\u00bb, et il n\u2019y a pas dans tout cela la moindre trace d\u2019une absence de peur qui serait en repos, franche, capable de tout supporter. C\u2019est l\u00e0, pr\u00e9cis\u00e9ment, en d\u00e9pit d\u2019une concordance \u00ab&nbsp;litt\u00e9rale&nbsp;\u00bb avec la loi, quelque chose de r\u00e9pugnant qu\u2019il importe absolument d\u2019\u00e9viter. Pour l\u2019\u00e9viter, il faut encore de la contrainte, et ce n\u2019est pas de cette fa\u00e7on que j\u2019en finirai.<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>De <em>Description d\u2019un combat<\/em> et <em>Pr\u00e9paratifs de noce \u00e0 la campagne,<\/em> en somme, de ses tout premiers ouvrages-tentatives, aux <em>Investigations d\u2019un chien<\/em> et aux nouvelles d\u2019<em>Un champion du je\u00fbne,<\/em> ses tentatives ultimes&nbsp;: \u00ab&nbsp;bagatelles pour un massacre&nbsp;\u00bb, pourrait-on dire.<br>Les grands d\u00e9veloppement juridiques que l\u2019on trouve dans <em>Le Proc\u00e8s,<\/em> \u00e0 peu pr\u00e8s incompr\u00e9hensibles toujours, rel\u00e8vent de la logomachie, la logorrh\u00e9e. \u00c0 mon humble avis, outre l\u2019expression de la n\u00e9vrose propre \u00e0 Franz Kafka, ils sont la parodie du cart\u00e9sianisme triomphant en Europe, lequel a remplac\u00e9 le monde de la croyance et de l\u2019enchantement. Kafka sut se situer dans son temps. R\u00e9actionnaires pour la plupart, pour les plus grands d\u2019entre eux, les romantiques d\u00e9j\u00e0 d\u00e9nonc\u00e8rent cette perte d\u2019un sens qui pouvait \u00eatre porteur des sens, de sensualisme, pour qui l\u2019abordait sur le mode le plus po\u00e9tique. M\u00eame si certains d\u2019entre eux, beaucoup m\u00eame, chant\u00e8rent la R\u00e9volution, la suppression des privil\u00e8ges, l\u2019utopie de la chute suppos\u00e9e de la tyrannie \u2014 \u00e0 commencer par les romantiques allemands lesquels ont exalt\u00e9 pour la plupart une r\u00e9volution lointaine qu\u2019ils pouvaient transformer en mythe, en l\u00e9gende, sacraliser en croyance-espoir en la Libert\u00e9, d\u00e9esse d\u2019un nouveau culte \u00e0 laquelle ils donnaient pour charme une sorte de \u00ab\u00a0revenez-y de\u00a0\u00bb Gr\u00e8ce antique invent\u00e9e, de Gr\u00e8ce aur\u00e9ol\u00e9e de mythe, d\u2019utopie sacr\u00e9e et de croyance, m\u00eal\u00e9e syncr\u00e9tiquement au culte de la D\u00e9esse Nature qu\u2019ils avaient cru lire dans \u00ab&nbsp;Jean-Jacques&nbsp;\u00bb au temps des temp\u00eates du \u00ab&nbsp;<em>St\u00fcrm und Drang<\/em>&nbsp;\u00bb, \u2014 ils avaient tous, sans exception, la nostalgie d\u2019un monde de croyance qui se perdait, du monde des contes et des l\u00e9gendes comme Herder, un de leurs P\u00e8res, et, pour certains d\u2019entre eux m\u00eame du monde de la religion triomphante, un monde pour lors, pour l\u2019heure, de tous les enchantements si terribles qu\u2019ils aient pu \u00eatre parfois (que l\u2019on songe \u00e0 la mani\u00e8re qu\u2019a eue le romantisme noir de repr\u00e9senter la religion&nbsp;: je songe au <em>Moine<\/em> de Lewis comme aux divagations du r\u00e9v\u00e9rend Maturin, entre autres illustrations patentes, qui ne sont pas du tout contradictoires, non, car la fantasmagorie fantastique rel\u00e8ve encore de l\u2019enchantement, d\u2019un go\u00fbt de l\u2019enchantement primitif. Tous ont r\u00eav\u00e9 d\u2019une religion primitive, syncr\u00e9tique, \u00e0 vrai dire absolument fantasm\u00e9e qui aurait pu leur faire dire, avant que Rimbaud ne proclame que \u00ab&nbsp;l\u2019amour [\u00e9tait] \u00e0 r\u00e9inventer&nbsp;\u00bb, la Religion est \u00e0 r\u00e9inventer&nbsp;: que l\u2019on songe \u00e0 cet \u00e9gard aux r\u00eaveries pr\u00e9romantiques qui enchant\u00e8rent toute l\u2019Europe&nbsp;: celle du faux barde Ossian. Les romantiques, par cons\u00e9quent premiers h\u00e9ritiers des \u00ab&nbsp;Lumi\u00e8res&nbsp;\u00bb \u2014 suppos\u00e9es \u00ab&nbsp;Lumi\u00e8res&nbsp;\u00bb, \u2014 aveugl\u00e9s par elles, lass\u00e9s par leurs quinquets de taverne parfois il faut l\u2019avouer, premiers fils r\u00e9volt\u00e9s, d\u00e9non\u00e7aient les travers o\u00f9 nous fourvoyait immanquablement la Raison triomphante. Ils lutt\u00e8rent tous en r\u00e9action contre ce monde \u00ab&nbsp;moderne&nbsp;\u00bb, ce capitalisme sans \u00e2me, qui s\u2019esquissait, se pr\u00e9cisait, se dessinait, qu\u2019ils ha\u00efssaient d\u2019avance&nbsp;; sous Napol\u00e9on III, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 irr\u00e9m\u00e9diablement install\u00e9&nbsp;: bien visible, comme une armature m\u00e9tallique d\u2019usine, un chevalet de mine, un haut-fourneau\u2026&nbsp;; il nous a amen\u00e9 deux conflits mondiaux particuli\u00e8rement meurtriers dont nous ne nous sommes toujours pas remis, et, de ce monde, nous ne sommes toujours pas sorti&nbsp;: il dure. Dans un tel monde, la seule fa\u00e7on de fermer la lumi\u00e8re, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Franz K., c\u2019est la folie (le suicide ou la folie), avant c\u2019\u00e9tait la pri\u00e8re. Max Weber&nbsp;: le grand penseur du \u00ab&nbsp;d\u00e9senchantement&nbsp;\u00bb a bien associ\u00e9 ce concept \u00e0 l\u2019\u00e9conomique. On peut songer aussi, bien avant lui \u00e0 \u00ab&nbsp;L\u2019Ennui&nbsp;\u00bb baudelairien all\u00e9goris\u00e9 en vampire qui ne peut qu\u2019engraisser dans cet univers de la \u00ab&nbsp;modernit\u00e9&nbsp;\u00bb et du \u00ab&nbsp;Progr\u00e8s&nbsp;\u00bb ind\u00e9fini. Dans un tel monde, la pens\u00e9e \u2014 non, pardon&nbsp;: l\u2019esprit, l\u2019esprit, oui, \u2014 vite tourne \u00e0 vide comme un moulin qui se d\u00e9truit&nbsp;: plus de r\u00eaves, plus de grain \u00e0 moudre. Cette critique de la modernit\u00e9 dans son roman inachev\u00e9 <em>Le Proc\u00e8s,<\/em> Kafka la focalise sur un personnage en particulier&nbsp;: le Directeur adjoint&nbsp;; il permet la critique du monde ultra lib\u00e9ral capitaliste, lequel n\u2019est r\u00e9gi que par la loi de la jungle&nbsp;; c\u2019est Spencer, qui trouva des applications quasi imm\u00e9diates, une interpr\u00e9tation sociale g\u00e9niale aux d\u00e9couvertes majeures, bouleversantes, de Charles Darwin dans <em>De l\u2019origine des esp\u00e8ces<\/em> (1859)&nbsp;; il adapta \u00e0 la Cit\u00e9 des hommes devenue soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale de type ultra capitaliste, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019industrialisation \u00e0 outrance et du capitalisme sauvage, la fameuse loi du \u00ab&nbsp;<em>struggle for live<\/em>&nbsp;\u00bb, de la lutte pour la survie. Dans un tel monde, la vie n\u2019a plus aucun prix&nbsp;; d\u00e8s 1835, Alfred de Vigny dans son <em>Chatterton<\/em> l\u2019avait annonc\u00e9 d\u00e9j\u00e0, B\u00fcchner sans doute dans son <em>Lenz,<\/em> et Gogol dans <em>Le Portrait<\/em> (pour faire le tour de l\u2019Europe)&nbsp;; dans un tel monde du para\u00eetre et de l\u2019avoir, tous les \u00eatres (non-\u00eatres) se valent&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>St\u00fcck[s]<\/em>&nbsp;\u00bb, ce qui seul peut les distinguer, c\u2019est l\u2019argent et le pouvoir qu\u2019ils en retirent. Walter Benjamin a r\u00eav\u00e9, pens\u00e9, et th\u00e9oris\u00e9, quant \u00e0 lui \u2014 cherchant le point m\u00e9dian entre la croyance traditionnelle \u00e0 la transcendance et le marxisme \u2014 la reproductibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e8re industrielle, pour montrer \u00e9galement que l\u2019id\u00e9e d\u2019unicit\u00e9 morte&nbsp;: l\u2019\u00eatre m\u00eame ne valait plus rien. Ceux qui parmi les romantiques tir\u00e8rent le mieux leur \u00e9pingle du jeu furent sans doute les tenants du romantisme social&nbsp;: ils r\u00e9inventaient par l\u00e0 une religion, par la mystique de la R\u00e9volution, mais on sait que les utopies \u2014 Kafka devait le deviner plus qu\u2019aucun autre (ses quatre s\u0153urs sont mortes au <em>Lager,<\/em> parties en fum\u00e9e) \u2014 furent porteuses de mort et \u00e9taient d\u2019avance vou\u00e9es \u00e0 la mort. Alors&nbsp;?\u2026 La destruction du monde des p\u00e8res n\u2019amena jamais que le r\u00e8gne des par\u00e2tres, plus meurtriers, plus pernicieux encore. La mort de la religion (laquelle n\u2019est remplac\u00e9e par rien qui vaille), Kafka nous la repr\u00e9sente symboliquement dans <em>Le Proc\u00e8s <\/em>avec l\u2019\u00e9pisode \u00ab&nbsp;\u00e0 la cath\u00e9drale&nbsp;\u00bb, de la visite \u00e0 la Cath\u00e9drale&nbsp;: Joseph K. s\u2019y retrouve, comiquement avec un plan-guide de la ville de Prague dans les mains, \u00e0 attendre un homme d\u2019affaire italien qui ne veut visiter que la cath\u00e9drale et qui lui fera faux bond \u2014 circulons&nbsp;: il n\u2019y a rien \u00e0 voir&nbsp;!\u2026 non, plus rien&nbsp;; l\u2019Italien le sait d\u00e9j\u00e0 (peut-\u00eatre repr\u00e9sentant des int\u00e9r\u00eats financiers de l\u2019\u00c9glise comme le h\u00e9ros du Joueur d\u2019\u00e9checs de Stephan Zweig \u2014&nbsp;; perdu comme en un labyrinthe, Joseph K. constate que les cierges n\u2019\u00e9clairent pas&nbsp;; toute la cath\u00e9drale est symboliquement plong\u00e9e dans l\u2019ombre la plus noire&nbsp;; comme des spectres, Joseph K. devine plus qu\u2019il ne les voit des statues vestiges d\u2019un temps (d\u2019un pass\u00e9) r\u00e9volu&nbsp;; la lampe de poche \u2014 pauvre symbole de la raison raisonnante, h\u00e9riti\u00e8re des \u00ab&nbsp;Lumi\u00e8res&nbsp;\u00bb&nbsp;\u2014, la lampe de poche de K. a d\u00e9j\u00e0 les piles \u00e9puis\u00e9es&nbsp;; la cath\u00e9drale est devenue le royaume de l\u2019ombre et de la nuit&nbsp;; c\u2019est l\u00e0 que Joseph K., et, fantasmatiquement Franz K. par la m\u00eame occasion va rencontrer sous la forme d\u2019un pr\u00eatre fant\u00f4me et statue du Commandeur log\u00e9 dans une niche en forme de chaire, le Sphinx, lequel va lui d\u00e9livrer l\u2019oracle sous forme d\u2019\u00e9nigme (h\u00e9las&nbsp;! il est universel ou presque, valable pour la plus grande part d\u2019entre nous)&nbsp;: Joseph K.&nbsp;!\u2026 tu n\u2019as pas eu le courage d\u2019affronter la vie, de te prendre en main, d\u2019assumer cette vie qui \u00e9tait la tienne en l\u2019inventant comme tu pouvais,\u2026 tu vas mourir&nbsp;; et, de fait, Joseph K. est ex\u00e9cut\u00e9 quasiment au sortir de la cath\u00e9drale, non sans avoir crois\u00e9 \u2014 comme un juge pourrait lire le chef d\u2019accusation du condamn\u00e9 avant qu\u2019il ne soit ex\u00e9cut\u00e9 \u2014 Mlle B\u00fcrmster, <em>alias<\/em> F. B., Felice Bauer. On conna\u00eet la suite&nbsp;: Joseph K. est ex\u00e9cut\u00e9 d\u2019un coup de couteau de cuisine dans le c\u0153ur, le bourreau retourne par deux fois son couteau de cuisine dans la plaie&nbsp;: le c\u0153ur vide de Joseph K., et, Joseph meurt \u00ab&nbsp;comme un chien&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;comme si la honte d\u00fbt lui survivre&nbsp;\u00bb. Rideau.<br>Mais \u00e9coutons Baudelaire, ce fr\u00e8re a\u00een\u00e9 de Franz K., cet \u00ab&nbsp;esprit fr\u00e8re du sien&nbsp;\u00bb quoique fran\u00e7ais, une derni\u00e8re fois&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><small>Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pourrait durer, c\u2019est qu\u2019il existe. Que cette raison est faible, compar\u00e9e \u00e0 toutes celles qui annoncent le contraire, particuli\u00e8rement \u00e0 celle-ci&nbsp;: qu\u2019est-ce que le monde a d\u00e9sormais \u00e0 faire sous le ciel&nbsp;? \u2014 Car, en supposant qu\u2019il continu\u00e2t \u00e0 exister mat\u00e9riellement, serait-ce une existence digne du dictionnaire historique&nbsp;? Je ne dis pas que le monde sera r\u00e9duit aux exp\u00e9dients et aux d\u00e9sordre bouffon des r\u00e9publiques du Sud-Am\u00e9rique, \u2014 que peut-\u00eatre m\u00eame nous retournerons \u00e0 l\u2019\u00e9tat sauvage, et que nous irons, \u00e0 travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre p\u00e2ture, un fusil \u00e0 la main. Non&nbsp;; \u2014 car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine \u00e9nergie vitale, \u00e9cho des premiers \u00e2ges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous p\u00e9rirons par o\u00f9 nous avons cru vivre. La m\u00e9canique nous aura tellement am\u00e9ricanis\u00e9s, le progr\u00e8s aura si bien atrophi\u00e9 en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les r\u00eaveries sanguinaires, sacril\u00e8ges, ou anti-naturelles des utopistes ne pourra \u00eatre compar\u00e9 \u00e0 ses r\u00e9sultats positifs. Je demande \u00e0 tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d\u2019en parler et d\u2019en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles mati\u00e8res. La propri\u00e9t\u00e9 avait disparue virtuellement avec la suppression du droit d\u2019a\u00eenesse&nbsp;; mais le temps viendra o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau \u00e0 ceux qui croiront avoir h\u00e9rit\u00e9 l\u00e9gitimement des r\u00e9volutions. Encore l\u00e0 ne serait pas le mal supr\u00eame.<br>L\u2019imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des r\u00e9publiques ou autres \u00e9tats communautaires, dignes de quelque gloire, s\u2019ils sont dirig\u00e9s par des hommes sacr\u00e9s, par de certains aristocrates. Mais ce n\u2019est pas particuli\u00e8rement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progr\u00e8s universel&nbsp;; car peu m\u2019importe le nom. Ce sera par l\u2019avilissement des c\u0153urs. Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se d\u00e9battra p\u00e9niblement dans les \u00e9treintes de l\u2019animalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, et que les gouvernants seront forc\u00e9s, pour se maintenir et pour cr\u00e9er un fant\u00f4me d\u2019ordre, de recourir \u00e0 des moyens qui feraient frissonner notre humanit\u00e9 actuelle, pourtant si endurcie&nbsp;? \u2014 Alors, le fils fuira la famille, non pas \u00e0 dix-huit ans, mais \u00e0 douze, \u00e9mancip\u00e9 par sa pr\u00e9cocit\u00e9 gloutonne&nbsp;; il la fuira, non pas pour chercher des aventures h\u00e9ro\u00efques, non pas pour d\u00e9livrer une beaut\u00e9 prisonni\u00e8re dans une tour, non pas pour immortaliser une galetas par de sublimes pens\u00e9es, mais pour fonder un commerce, pour s\u2019enrichir, et pour faire concurrence \u00e0 son inf\u00e2me papa, \u2014 fondateur et actionnaire d\u2019un journal qui r\u00e9pandra les lumi\u00e8res et qui ferait consid\u00e9rer <em>Le Si\u00e8cle<\/em> d\u2019alors comme un supp\u00f4t de la superstition. \u2014 Alors, les errantes, les d\u00e9class\u00e9es, celles qui ont eu quelques amants, et qu\u2019on appelle parfois des anges, en raison et en remerciement de l\u2019\u00e9tourderie qui brille, lumi\u00e8re de hasard, dans leur existence logique comme le mal, \u2014 alors, celles-l\u00e0, dis-je, ne seront plus qu\u2019impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l\u2019argent, tout, m\u00eame <em>les erreurs des sens&nbsp;!<\/em> \u2014 Alors, ce qui ressemblera \u00e0 la Vertu, \u2014 que dis-je, \u2014 tout ce qui ne sera pas l\u2019ardeur vers Plutus sera r\u00e9put\u00e9 un immense ridicule. La justice, si, \u00e0 cette \u00e9poque fortun\u00e9e, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. \u2014 Ton \u00e9pouse, \u00f4 Bourgeois&nbsp;! ta chaste moiti\u00e9 dont la l\u00e9gitimit\u00e9 fait pour toi la po\u00e9sie, introduisant d\u00e9sormais dans la l\u00e9galit\u00e9 une infamie irr\u00e9prochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l\u2019id\u00e9al parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilit\u00e9 enfantine r\u00eavera dans son berceau qu\u2019elle se vend un million. Et toi-m\u00eame, \u00f4 Bourgeois, \u2014 moins po\u00ebte encore que tu n\u2019es aujourd\u2019hui, \u2014 tu n\u2019y trouveras rien \u00e0 redire&nbsp;; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses dans l\u2019homme, qui se fortifient et prosp\u00e8rent \u00e0 mesure que d\u2019autres se d\u00e9licatisent et s\u2019amoindrissent, et, gr\u00e2ce au progr\u00e8s de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des visc\u00e8res&nbsp;! \u2014 Ces temps sont peut-\u00eatre bien proches&nbsp;; qui sait m\u00eame s\u2019ils ne sont pas venus, et si l\u2019\u00e9paississement de notre nature n\u2019est pas le seul obstacle qui nous emp\u00eache d\u2019appr\u00e9cier le milieu dans lequel nous respirons&nbsp;!<br>Quant \u00e0 moi qui sens quelquefois en moi le ridicule d\u2019un proph\u00e8te, je sais que je n\u2019y trouverai jamais la charit\u00e9 d\u2019un m\u00e9decin. Perdu dans ce vilain monde, coudoy\u00e9 par les foules, je suis comme un homme lass\u00e9 dont l\u2019\u0153il ne voit en arri\u00e8re, dans les ann\u00e9es profondes, que d\u00e9sabusement et amertume, et devant lui qu\u2019un orage o\u00f9 rien de neuf n\u2019est contenu, ni enseignement, ni douleur. Le soir o\u00f9 cet homme a vol\u00e9 \u00e0 la destin\u00e9e quelques heures de plaisir, berc\u00e9 dans sa digestion, oublieux, autant que possible \u2014 du pass\u00e9, content du pr\u00e9sent et r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 l\u2019avenir, enivr\u00e9 de son sang-froid et de son dandysme, fier de n\u2019\u00eatre pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit en contemplant la fum\u00e9e de son cigare&nbsp;: Que m\u2019importe o\u00f9 vont les consciences&nbsp;?<\/small><\/p>\n\n\n\n<p>Cynisme de Baudelaire&nbsp;? Lucidit\u00e9&nbsp;? Que dire du cynisme alors de Kafka&nbsp;?\u2026 \u00c0 la date du 18 novembre 1913 dans le <em>Journal,<\/em> on lit, comme une confirmation de la proph\u00e9tie baudelairienne, sur la d\u00e9licatisation de l\u2019homme d\u2019Occident qui court \u00e0 sa perte \u2014 c\u2019est en cela que Kafka est universel et nous repr\u00e9sente \u2014&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vais recommencer \u00e0 \u00e9crire, mais que de doutes, entre temps, sur ma cr\u00e9ation litt\u00e9raire&nbsp;! Au fond, je suis un \u00eatre incapable et ignorant qui, s\u2019il n\u2019avait \u00e9t\u00e9 mis de force \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u2014 je n\u2019y allais que contraint, sans aucun m\u00e9rite personnel, sentant \u00e0 peine la contrainte, \u2014 serait tout juste bon \u00e0 rester blotti dans une niche \u00e0 chien, \u00e0 sauter dehors quand on lui apporte sa p\u00e2t\u00e9e et \u00e0 rentrer d\u2019un bond quand il l\u2019a engloutie.&nbsp;\u00bb<br>Que lit-on comme message, comme proph\u00e9tie universelle dans l\u2019\u0152uvre de Kafka, comme constat&nbsp;? Que \u00ab&nbsp;l\u2019homme est mort&nbsp;\u00bb&nbsp;; c\u2019est un constat. Que l\u2019image ne vaut plus rien. Dans l\u2019\u0152uvre de Kafka, pour ses golems, ses personnages, il y a perte d\u2019identit\u00e9 in\u00e9luctable&nbsp;; la perte de l\u2019image est conjointe. Pas de description de K., on le notera. Dans <em>Le Proc\u00e8s,<\/em> Joseph K. est l\u2019homme sans image. Joseph K. ou l\u2019homme sans image. La chose vient de loin. Du romantisme. D\u00e9j\u00e0 Aldabert von Chamisso (1781-1838) pressentait, pr\u00e9sentait une image de l\u2019homme \u00e0 venir comme \u00e9tant celle d\u2019un \u00ab&nbsp;homme sans ombre&nbsp;\u00bb&nbsp;: plus de soleil, soit plus de Dieu, donc plus d\u2019ombre, plus de contraste \u2014 or, rien n\u2019existe que par contraste&nbsp;: que l\u2019on songe \u00e0 Leibniz, h\u00e9ritier d\u2019H\u00e9raclite d\u2019\u00c9ph\u00e8se, coutumier de ce leitmotiv&nbsp;\u2014, plus de sens, d\u00e9j\u00e0\u2026 D\u00e8s 1790, au lendemain de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, dans son \u00ab&nbsp;Discours du Christ mort prononc\u00e9 du haut de l\u2019\u00e9difice du monde&nbsp;\u00bb, Jean-Paul Richter, presque cent ans avant Nietzsche proclame d\u00e9j\u00e0&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dieu est mort&nbsp;! le ciel est vide\u2026 \/ Pleurez&nbsp;! enfants, vous n\u2019avez plus de p\u00e8re&nbsp;!&nbsp;\u00bb Si le h\u00e9ros de Von Chamisso n\u2019a plus d\u2019ombre d\u00e9j\u00e0 en 1837, c\u2019est dire combien \u00e0 la veille du premier conflit mondial, de l\u2019effondrement effectif de tout un monde pass\u00e9, un monde de valeurs pass\u00e9es que la monarchie faisait semblant d\u2019encore conserver en vie, avec Kafka, on passe une autre \u00e9tape d\u00e9cisive et plus irr\u00e9m\u00e9diable encore dans la d\u00e9r\u00e9liction&nbsp;: plus d\u2019image, plus d\u2019\u00eatre&nbsp;: tel est Joseph K. Joseph K. sans image. Franz K. sans image. Il faudrait inventer un n\u00e9ologisme&nbsp;: Franz K. n\u2019\u00e9crit pas, il d-\u00e9crit. D-\u00e9crire, comme on se d\u00e9sengage&nbsp;; inscrire comme on efface. La d-\u00e9criture du \u00ab&nbsp;Non-n\u00e9&nbsp;\u00bb. Ce qui annonce, vocif\u00e9r\u00e9 par Ferr\u00e9, le \u00ab&nbsp;Il n\u2019y a plus rien&nbsp;\u00bb du bilan de l\u2019apr\u00e8s 68, du dernier sursaut, du dernier pseudo espoir dans l\u2019utopie. Puis, viennent les Punks&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>No future&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;; mais, l\u00e0 encore, dans cette g\u00e9n\u00e9ration-l\u00e0, restait encore la prof\u00e9ration, restait encore la parole, au moins le cri. En 2005&nbsp;: plus m\u00eame de parole. Silence. N\u00e9ant. L\u2019\u0152uvre de Kafka, pr\u00e9monitoire et proph\u00e9tique, l\u2019annon\u00e7ait. Apr\u00e8s \u00ab&nbsp;la mort de Dieu&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;la mort de l\u2019Art&nbsp;\u00bb proclam\u00e9e par les dada\u00efstes en 1915, avant \u00ab&nbsp;la mort de l\u2019homme&nbsp;\u00bb ent\u00e9rin\u00e9e par le structuralisme et soulign\u00e9 par le rire cynique et d\u00e9sabus\u00e9 du post-modernisme, ce n\u2019est rien moins que \u00ab&nbsp;la mort de la litt\u00e9rature&nbsp;\u00bb qu\u2019annonce Kafka&nbsp;; plus de litt\u00e9rature demain, non, elle est d\u00e9j\u00e0 morte (il n\u2019y aura plus que des produits, quasi manufactur\u00e9s, calibr\u00e9s, et de consommation courante, destin\u00e9s \u00e0 \u00ab&nbsp;la mise au baquet&nbsp;\u00bb qui ne seront certes plus des \u00ab&nbsp;hache[s] qui brise[nt] la mer gel\u00e9e en nous&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00e0 l\u2019\u00e9poque charni\u00e8re que vit Franz Kafka, les Chattertons d\u00e9cid\u00e9ment sont vou\u00e9s au suicide et au c\u00e9libat&nbsp;: c\u2019est le r\u00e8gne m\u00eame plus des Lords Beckford, mais des Johns Bell, qui sonnent,\u2026 qui sonnent&nbsp;!\u2026 pour appeler au grand office \u00e9conomique, au nouveau Temple, le seul, la Bourse \u2014 mais Balzac avait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9vu cela, et Zola \u2014). Ce qui caract\u00e9rise l\u2019Art de Kafka, c\u2019est qu\u2019il est en effet d\u00e9j\u00e0 A-litt\u00e9raire, comme Bataille pourra parler d\u2019A-th\u00e9ologie. Le A. est privatif comme on le sait. Ceci \u00e9tant, \u00e9tant revenus \u00e0 ce A. \u2014 premi\u00e8re lettre de l\u2019alphabet&nbsp;; alphabet par le biais duquel, puisqu\u2019\u00ab&nbsp;au commencement \u00e9tait Le Verbe&nbsp;\u00bb tout peut d\u00e9couler \u2014&nbsp;: pour les optimistes (optimistes-tragiques)&nbsp;: tout peut recommencer. C\u2019est ce que, peut-\u00eatre, on verra.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a9Jean-Louis Clo\u00ebt, avril-mai 2005<\/p>\n\n\n\n<p><small>Cet article dans cette version abr\u00e9g\u00e9e et sans notes est paru une premi\u00e8re fois dans la revue <em>Lieux d\u2019\u00eatre<\/em>.<br>(Je me r\u00e9serve l\u2019\u00e9dition de la version int\u00e9grale et accompagn\u00e9e de ses notes \u2014 fort nombreuses et fort pr\u00e9cises \u2014 pour une publication ult\u00e9rieure en version papier. Cet article n\u2019est qu\u2019un extrait d\u2019une \u00e9tude bien plus longue, d\u2019un livre encore in\u00e9dit.)<\/small><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vivant dans un monde qu\u2019il pressent \u00eatre celui de la mort imminente des P\u00e8res, cons\u00e9quence&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_editorskit_title_hidden":false,"_editorskit_reading_time":0,"_editorskit_is_block_options_detached":false,"_editorskit_block_options_position":"{}","advgb_blocks_editor_width":"","advgb_blocks_columns_visual_guide":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[],"class_list":["post-486","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-voies-textes-critiques"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.3 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Franz KAFKA &amp; 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