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Petite Suite de l’Absent

Les Morts :

Bien sûr, il y avait ces façades devant… devant, qui semblaient affluer de tout horizon et effacer tout horizon. Bien sûr, il y avait le temps… ce temps qui écrasait le temps à même la seconde, sur tout, sur nous…

Puis, la vie qui passait — la vie ! — ; la pluie qui tombe ; la lassitude d’être au monde sans que jamais […]. Ils nous les rendent.

À l’orée de l’ailleurs, je crois que les morts choisissent de se donner à ceux-là seuls qui les méritent ; vraiment, seuls à ceux-là…

Dès l’aube, debout, quand les idées fasseyent au vent d’Est et parlent d’origine, à L’Orient, dès l’aube ouverte comme un grand sexe ébouriffé de phosphorescences limpides qui pleure du lait bleu et par où s’engouffre la nuit qui s’invagine : les lourdes hébétudes lasses et les exaltations, les colères meurtrières passent…

À l’orée de l’ailleurs, les morts choisissent de se donner à ceux-là seuls qui les méritent : qui savent.

Le ciel, de la montagne, mezzanine, se regarde tomber ; le ciel est cul par dessus tête et la Montagne élève ses grandes cuisses ouvertes dans le ciel — bleu profond — comme pour inviter le Ciel à la pénétrer tout entière pour accoucher encor la Terre : La Terre à naître encore.

— Amour des morts.

*

La Cendre :

Rien ne persiste que la cendre, mais elle est parfois poussière d’étoiles. Si la cendre colle à la peau, elle n’est qu’un écho — au-delà du désastre de toute mort — des astres morts, qui rayonnent après, longtemps encore. Ainsi, tout corps apprend-il peu à peu à se revêtir de sa propre cendre, à apprendre la nudité de la poussière qui naîtra au sein de son effondrement, comme l’unique nudité qui s’offre à ce goût fou d’éternité qui habitait l’autre pour nous, et, dont il se déprend quand ne reste plus que la cendre, quand sous la cendre, il découvre la chaleur d’une autre présence, plus nue et plus émue, qui l’accole et qui le rassure d’un abord au-delà de tout […].

*

Vieillir :

Nous passerons, demain. Alors, nous passerons deux mains sur notre visage, comme pour le laver de ce temps qui, lui-même, passait sur lui.

Au silence, ce que nous dûmes fut toujours la dîme imprévue dans le silence de nos dénis : la dette, le doute, ce ciel plus haut, plus pur, soudain plus bleu.

L’échancrure aérée de mon doute, soudainement, ouvre ma gorge. Je passe. Je m’ouvre à cette vérité : je passe aussi.

Planter la tente ; planter l’attente. Ouvrir l’espace d’un désert à ses désirs, sachant qu’espérer l’oasis, c’est dès lors inventer la marche et la soif.

J’aurais pu voir ce ciel haineux, ce ciel d’un noir micassé, et sans frémir. Je le vois aujourd’hui par-delà la paix, quasiment l’extase. Comme vous. Comme vous, aussi.

C’est que le doute, le doute et la dette sans doute — à l’égard de ce bleu, de cette pureté et de cette hauteur qu’il cache — nous auront fait vieillir. Vieillir. Toujours plus jeunes.

*

Le Pas de deux du seul :

Et passant notre temps à chercher dans l’estompe ce que nous cherchions à éteindre, à étreindre, nous faisons du regret qu’ainsi nous inventons l’absent, L’Absent qui nous suit, pas à pas, jusqu’à la lisière : celle de la nuit et du doute, celle de l’agonie feutrée qui, pas à pas, nous chaloupe et fait de nous ces silhouettes qui passent, en tanguant, pour laisser croire que la vie était quelque danse, quelque pavane indécise, qu’on déchiffre du corps en se cognant partout.

Alors… une paupière de bruit s’ouvre en nous, s’ouvre sur notre nuit, notre jour, notre entre chien et loup intérieur : …et, passant notre temps à chercher dans l’estompe ce que nous cherchions à éteindre… nous apprenons les premiers pas, les premiers pas vers cet étranger que nous fûmes, et que nous cherchions à étreindre [en le fuyant jusque là].

*

L’Absence :

Et parce que j’aurai tenu L’Absence au creux même de mes mains d’homme, façonnant de façon feutrée ma propre peau,

parce que perdu dans l’impermanence, j’aurai perdu jusqu’à la donne de mon destin dans quelque fatale maldonne… :

L’Absent, c’est en devenant de plus en plus soi-même, enfin, qu’on le rejoint.

*

Corps perdus :

Il semblerait, toujours, qu’il faille lire un peu plus haut : entre l’écorce et le bois, entre la chair et la peau, entre l’arbre et son histoire, entre le mot et le […], ou ce […], et ce silence qui les hausse ; il semblerait, il semblerait qu’il faille entendre l’homme d’un peu plus près.

— Hélas ! Que de herses ! Quelle faux faudrait-il lever pour labourer à vif, au sang, le ciel, et vider les vents pour qu’ils portent, qu’ils portent comme hier encore, comme jadis ou naguère des corps, ces corps, les corps de la légende.

Corps perdus, dissous, du Levant et de L’Occident ; nul rivage ne les rend plus : les cieux se sont vidés de la poudre de leurs os même, et, la poussière, qui, jusque-là, murmurait toujours, nulle part ne parle plus, pas même morte, ni même absente, simplement vide, sans voix, sans mémoire, comme de rien : rien advenu.

*

[Extrait de Le Livre des rencontres, 1999-2000.]




Être une jeune Franco-Algérienne, aujourd’hui

Continuons notre série « Être une jeune ou un jeune [ceci ou cela], aujourd’hui ». Après « Être un jeune Iranien, aujourd’hui », « Être une jeune Israëlienne, aujourd’hui », « Être une jeune Franco-Chinoise, aujourd’hui », « Être une jeune chanteuse lyrique, aujourd’hui »… une jeune Franco-Algérienne nous livre son expérience de l’immigration et nous rappelle combien — avec un esprit humaniste inébranlable — notre pays peut se dire enrichi par le métissage et par l’échange des cultures.

Je suis née dans un pays riche de traditions et de coutumes fortes, un pays ancré dans une Religion qui n’est pas la moindre : la Religion Musulmane.

À l’âge de trois ans, j’ai dû quitter ce pays à cause de menaces qui pesaient sur notre famille, que mes parents avaient reçues et provenant du Front Islamique du Salut.

Ma famille et moi avons trouvé l’asile politique en France. Je n’ai malheureusement aucun souvenir de la vie que j’ai pu connaître en Algérie, et, contrairement aux ressortissants et aux membres de nombreuses familles immigrées en France, je n’ai pas reçu d’éducation qui allait dans la continuité des valeurs de ce pays.

Mon père était en effet un intellectuel très renommé en Algérie, et il refusa même le poste de ministre de […] que le gouvernement lui avait proposé, car il était fortement opposé au gouvernement en place, et, à la Loi islamique qui s’exprimait selon lui de façon très abusive compte tenu de ce que disent véritablement Le Coran et Le Prophète qui prêchent la tolérance.

Par conséquent, j’ai toujours été élevée dans une mentalité très européenne, et mes parents m’ont renvoyée à mon « libre arbitre », y compris pour ce qui concerne mon choix en matière de Religion.

Bien entendu, mes parents m’ont inculqué des valeurs profondes, essentielles, mais les coutumes algériennes ne m’ont pas été imposées.

J’ai grandi en France, et je me sens ici parfaitement chez moi, malgré le fait que je sois issue de ce qu’on appelle « une famille d’immigrés ».

Je n’ai pas l’impression de venir d’ailleurs.

Comment pourrais-je me sentir « autre » alors que je n’ai jamais connu cet « autre pays » qu’on appelle « L’Algérie » ?

Bien sûr, j’ai en moi l’envie de découvrir l’Algérie, d’y aller — l’occasion ne s’est, hélas !, à ce jour jamais proposée à moi — ; mais, au jour d’aujourd’hui, les traditions qui sont les miennes sont françaises, et je me sens chaque jour davantage impliquée par les coutumes et la culture française que par la culture et les coutumes de mon pays d’origine.

C’est ainsi. C’est un fait.

« Franco-algérienne », je me sens avant tout « française ».

[mai 2008]




Le Vieux Saule

Mon cœur n’est pas une cage.

Mon cœur est le cœur d’un vieux saule qui baille par ses plaies, par elles rie, et, s’ouvre au monde : vient y nicher qui veut !

— es-tu oiseau ?…

Si tu l’es, si tu as quelque nid à faire, je saurai bien te protéger et te cacher aux yeux du monde… J’ai un cœur à être habité : assez creusé par la souffrance pour que tu puisses y trouver l’aise.

Mes branches sont hautes ; mon feuillage, épais ; mes racines fortes, profondes : racines du sol, racines du ciel, je vais puiser des profondeurs de la douleur et de l’extase, tout à la fois, ce qu’il faut pour faire ma sève.

J’offre au printemps des fleurs, et, la fraîcheur, l’été ; à l’automne, tout l’éventail du choix béant de mes plaies où toujours on peut se loger ; l’hiver, la chaleur de l’écorce.
Je ne te demande qu’une chose si tu m’habites : m’oublier… vivre en moi comme tu respires, comme tu voles ou bien te reposes…

car je veux t’entendre chanter !

[27 / IV / 08]




Un peu d’Histoire : bibliographies & manifestations.

Pour ceux qui préfèrent peut-être le papier à la virtualité du net, ou qui souhaitent compléter l’apport de l’un avec l’autre.

QU’EST-CE QUE LE LAZURISME ?

De 1975 à 1979, à Marcq-en-Baroeul, une bande de jeunes poètes et de jeunes plasticiens, qui, par jeu et par idéal, se baptisèrent les LAZURISTES — pour reprendre les choses là où Mallarmé les avait laissées juste avant la première implosion de la machine lyrique avec son fameux « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard » (1897), — se réunirent, très régulièrement, dans un grenier pour se lire les textes qu’ils écrivaient dans un même esprit de révolte et de volonté de retour aux mythes, de retour aux récits renvoyés au placard de l’Histoire par les postmodernes, héritiers directs des structuralistes. Il s’agissait pour eux de contrer la fatwa de Theodor Adorno « Écrire un poème après Auschwitz est un acte de barbarie », de la contredire par leurs productions, en pratiquant ce que René Guy Cadou avait entrevu dès les années quarante : la nécessité d’un retour au romantisme, sous la forme d’un « Surromantisme ».

Onze ans plus tard, à l’instigation du fondateur et théoricien du groupe : Jean-Louis Cloët, ils se retrouvèrent en 1991 avec leurs amis plasticiens pour exposer dans la région du Nord à l’invitation de M. Jean-Pierre Duthoit et de M. André Marescaux dans la Salle d’honneur de la Mairie de Marquette-lez-Lille, dans la banlieue de Lille : ce fut la Première Exposition Lazuriste ; puis en 1992, ce fut au Salon d’Automne du Grand Palais à Paris qu’eut lieu la Deuxième Exposition Lazuriste ; enfin, à l’instigation de M. Érik Pigani, en 1993, ce fut à la Fondation Cziffra de la Chapelle Royale Saint-Frambourg de Senlis qu’eut lieu la Troisième Exposition Lazuriste.

L’Œuvre des LAZURISTES, qui compte de nombreux volumes, est en grande partie encore pour l’heure inédite. Elle a par contre fait l’objet de nombreuses expositions dans certains pays d’Europe, aux États-Unis, et même en Chine, que nous aurons l’occasion de vous détailler bientôt.

LA REVUE POLAIRE

Raphaël Motte, fondateur et animateur des éditions GabriAndre, a courageusement choisi de suivre le groupe et de publier les Cahiers Lazuristes, POLAIRE, Revue d’Art et d’amour. Certains de ces numéros sont encore disponibles aux éditions GabriAndre, 30960, Saint-Jean-de-Valériscle, O4.66.25.72.90 et FAX : 04.66.25.72.95. http://www.editions-gabriandre.com/

Le Numéro 1 de Polaire, Visages de l’Absent, René Guy & Hélène Cadou, est un numéro hors-série, publié avec le concours de la Ville de Lille ; il a servi de catalogue à l’exposition d’hommage organisée par les Lazuristes à la Bibliothèque Municipale de Lille et rendu à « Renélène », à l’occasion du quarante cinquième anniversaire de leur apparente et involontaire séparation, et de la disparition du poète. Il contient un reportage photographique signé Éric Legrand montrant Hélène Cadou remettant ses pas dans les pas qui furent les siens le 17 juin 1943 lors de sa première rencontre avec René Guy, puis méditant dans les lieux qui furent ceux de leur vie ensuite à Louisfert-en-poésie.

Le numéro 2 de Polaire, Le Lazurisme, (février 1998) présente les membres du groupe, leurs présupposés théoriques, leurs œuvres. Il contient un dossier iconographique en couleurs reproduisant des œuvres Lazuristes.

Les numéros 3 & 4 de Polaire, Corps de l’Art, corps UN possible, publiés en mars 2000, abordent un thème fondamental pour les Lazuristes, celui de l’incarnation, et tentent de l’éclairer. Ce sont pour nous deux numéros fondamentaux.En 2002, en accord total avec Raphaël Motte, sans aucune dissension sur aucun point, nous décidons d’interrompre la publication de Polaire, Cahiers Lazuristes, revue d’Art et d’amour, pour des raisons de rentabilité. Je propose à Raphaël de prendre la direction du numéro 5. Pour rendre hommage à l’entreprise, il décide de prendre pour thème de ce numéro 5 : L’écrit en gage, engagement. Nous dédions le numéro à Geneviève de Gaulle, un de nos modèles et une de nos vénérations, qui vient alors de quitter ce monde qui avait pourtant encore tant besoin d’elle ; nous nous rappelons qu’elle est née à Saint-Jean-de-Valériscle. C’est ce qu’on appelle une synchronie.

(à suivre…)